Bande de Gaza, correspondance particulière.
Muhammed Mershed se tient debout depuis des heures, avec ses deux énormes jerrycans à bout de bras. Au milieu d’une longue file de Palestiniens, dans ce camp de Deir al-Balah, au centre de la bande de Gaza, il attend sous une chaleur écrasante l’arrivée du camion de distribution d’eau. Il y a deux semaines, il a été contraint de quitter son domicile, dans l’ouest de Gaza-ville, à cause des intenses bombardements israéliens sur son quartier.
Il a migré plus au sud de l’enclave, où il survit, désormais, avec sa femme et ses trois enfants dans une tente de fortune. « Ma plus grande inquiétude aujourd’hui est de savoir si le camion arrivera ou non, si les réserves d’eau seront suffisantes pour tenir jusqu’à demain ou non, et comment je peux nourrir ma famille aujourd’hui », glisse-t-il.
Depuis octobre 2023, Israël a coupé l’eau de la bande de Gaza, ciblé environ 80 % des réservoirs et détruit les infrastructures hydrauliques de l’enclave sous blocus. Les quelque 2 millions d’habitants n’ont plus de sources d’eau potable. Leur vie ne dépend que du passage de ces véhicules des organisations humanitaires devant leur maison, si elle existe encore, et dans les camps de déplacés.
Les dernières informations, Muhammed les ignore. « Les difficultés quotidiennes nous empêchent de suivre toute l’actualité, hormis celle des lieux des bombardements incessants ou de l’évolution d’un éventuel accord de cessez-le-feu. »
Pour lui, s’informer est devenu un luxe. Il soupire. « Pour cela, il faudrait une télévision, détruite sous les décombres des maisons, de l’électricité, une électricité que nous n’avons plus vue depuis le début de la guerre, et Internet, inaccessible dans la plupart des zones de Gaza… »
Benyamin Netanyahou s’engage à « achever le travail »
Vendredi 26 septembre, Benyamin Netanyahou s’est exprimé à la tribune des Nations unies. Devant une salle, désertée par la plupart des représentants des autres pays, le Premier ministre israélien s’est engagé à « achever le travail » à Gaza et qualifié d’« insensée » l’idée de reconnaître un État palestinien, comme venaient de le faire la France, mais aussi le Royaume-Uni, le Canada ou encore l’Australie, partenaires historiques des États-Unis.
Tout cela paraît si lointain à Muhammed. « Je suis trop occupé à survivre et à faire vivre ma famille pour suivre l’actualité et écouter ce que dit Netanyahou », dit-il avec une pointe d’amertume.
Le discours du dirigeant d’extrême droite a été diffusé dans la bande de Gaza, via des haut-parleurs disséminés un peu partout. Muhammed, lui, ne l’a pas entendu. Et ignorait que certains pays avaient reconnu la Palestine.
« Je comprends l’importance de telles mesures au niveau international. J’étais enseignant avant la guerre, avant que l’armée israélienne ne bombarde l’école où je travaillais et ne tue nombre de mes élèves. Je ne suis pas ignorant, je suis simplement un être humain qui a été privé de tout et qui lutte aujourd’hui pour survivre. C’est ce qui m’importe en ce moment. »
Depuis octobre 2023, Muhammed dit avoir été déplacé au moins neuf fois, passant d’un endroit dangereux à un endroit relativement plus calme, si ce terme a encore un sens au milieu de ce paysage de ruines.
Des déplacements incessants
Non loin du camp de déplacés, Sumaia Al Madani, mère de cinq enfants, est assise au bord de la route poussiéreuse. Sous un soleil de plomb, elle prépare du fromage, de la feta et du riz, en espérant pouvoir les vendre. Chaque pièce qu’elle gagne est une bouée de sauvetage. Son mari est resté à Gaza-ville, refusant de quitter leur maison malgré les bombardements. Il lui fait parvenir de l’argent en le confiant à d’autres résidents qui se déplacent vers le centre de la bande.
© Ahmed Jihad Ibrahim Al-arini / Anadolu via AFP
« J’ai déménagé avec mes enfants à Deir al-Balah il y a plus d’un mois. Mon mari m’a dit qu’il ne referait pas la même erreur après notre déplacement au début de la guerre et notre incapacité à rentrer avant le cessez-le-feu de janvier », confie Sumaia.
Les premiers ordres d’évacuation massive ont été émis le 13 octobre 2023, lorsque l’armée israélienne a ordonné aux habitants de Gaza-ville et du nord du territoire de se déplacer vers le centre et le sud. Plus de 1 million de personnes ont été soudainement sommées de quitter leur domicile alors que les bombardements se poursuivaient. À l’époque, l’ONU avait jugé cette demande irréalisable, mettant en garde contre une « catastrophe humanitaire ».
Quelques semaines plus tard, Israël a isolé le nord de Gaza du reste de la bande. Ceux qui étaient restés ont été piégés. Et les centaines de milliers de personnes déplacées n’ont pas pu rentrer chez elles, jusqu’à l’accord de cessez-le-feu de janvier 2025. Les habitants ont alors été officiellement autorisés à retourner dans le Nord. Où ils ont pu constater l’ampleur des destructions, avec des quartiers entiers de Gaza-ville réduits à des tas de gravats.
« Depuis deux jours, je n’arrive plus à le joindre »
« Mon mari m’a dit qu’il resterait cette fois pour protéger notre maison, mais il avait peur de nous perdre, poursuit Sumaia. Il nous a donc demandé d’évacuer jusqu’à ce que la situation s’améliore. Mais, depuis deux jours, je n’arrive plus à le joindre. »
Il se trouverait dans le camp de réfugiés de Shati, dans l’ouest de la ville de Gaza, un quartier qui subit les incessantes frappes aériennes de l’armée israélienne. Elle essaye de se rassurer. « J’espère que c’est uniquement parce qu’il n’a pas pu recharger son téléphone… »
Pour cette Palestinienne, chaque jour est une lutte pour nourrir ses enfants et une angoisse permanente pour la vie de son époux. Une peur partagée par les milliers de familles déplacées. Tous les Gazaouis savent qu’ils peuvent perdre la vie en l’espace de quelques secondes. Déchiquetés par une frappe israélienne ou écrasés par l’effondrement d’un bâtiment.
Sumaia est au courant pour la reconnaissance de la Palestine. « J’achète généralement une carte Internet pour me connecter et parler à mon mari, à ma famille et à mes amis, et pour retrouver un peu de normalité au milieu de toute cette folie. »
Après que l’armée israélienne a détruit une grande partie des infrastructures Internet de Gaza, les habitants ont été coupés du monde, plongés dans le noir par une panne quasi totale d’électricité. Après des mois de guerre, une petite entreprise improvisée a vu le jour : des Gazaouis plus entreprenants que d’autres sont parvenus à obtenir des lignes Internet auprès de la compagnie palestinienne de télécommunications et vendent de courtes périodes d’accès aux habitants, de huit à douze heures à la fois, pour 1 ou 2 shekels (25 cents à 51 cents).
Pour beaucoup, ces brèves fenêtres de connexion sont vitales. Elles leur permettent de prendre des nouvelles de leurs proches, de suivre l’actualité ou simplement de rester en contact avec l’extérieur, au-delà des décombres et du chaos qui les entourent.
« Ça me permet de suivre l’actualité en permanence, juste pour m’assurer que son nom ne figure pas sur la liste des martyrs, murmure Sumaia en secouant la tête. En lisant les actualités, je suis tombée sur la nouvelle de la reconnaissance de la Palestine. Honnêtement, je n’ai pas réagi ; j’ai simplement fait défiler l’article. Puis je me suis dit : toutes ces années, nous avons vécu sous occupation et attaques constantes, et ces pays ne nous ont jamais reconnus », déplore-t-elle.
« Aujourd’hui, près de deux ans après le début du génocide, tout ce qu’ils ont pu faire, c’est reconnaître la Palestine. Ils n’ont pas arrêté le bain de sang, ils n’ont pas traduit les responsables en justice et ils n’ont pas sauvé les 2 millions de personnes qui subissent ce supplice insupportable. Ils ont juste reconnu notre pays. »
« À quoi sert la reconnaissance pour la victime ? »
Pour Sumaia, cette reconnaissance de la Palestine apparaît comme bien secondaire au cœur d’une guerre qui a déjà coûté la vie à plus de 65 000 Palestiniens. Une estimation basse qui ne prend pas en compte tous ceux dont on n’a pas retrouvé le corps. « C’est comme assister au massacre d’une personne et se contenter de reconnaître son identité sans rien faire pour l’aider. Mais à quoi sert la reconnaissance pour la victime ? Est-ce que cela la sauvera ? » poursuit la jeune femme.
Elle n’a pas regardé ni écouté le discours de Netanyahou. Mais elle devine facilement les paroles qu’il a prononcées. « Que pouvait-il dire d’autre, sinon qu’il poursuivrait sa guerre jusqu’à atteindre son but ? » demande-t-elle. Sa voix est lourde de frustration.
« Nous connaissions tous les mots qu’il allait utiliser mais, surtout, nous savons tous la vérité qui se cache derrière : son véritable objectif est de détruire Gaza et de nous forcer à quitter nos terres et nos foyers. Nous avons suffisamment vécu pour comprendre que ses paroles ne sont pas de simples menaces, mais un plan inhumain et sadique qu’il met à exécution en toute impunité. »
Sumaia a cette remarque terrible : « Parfois, je me demande si le monde écoute les discours de Netanyahou de la même manière que nous entendons les bombes : fortes, destructrices, destinées à nous tuer et à nous briser. »
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