Un dialogue diplomatique au plus haut niveau, mené par des hommes d'affaires. L'envoyé spécial de Donald Trump pour l'Ukraine, Steve Witkoff, est attendu à Moscou la semaine du 1er décembre, pour poursuivre les pourparlers autour du plan de paix dévoilé le 20 novembre par les Etats-Unis. Il doit discuter avec Vladimir Poutine des amendements apportés au texte par Kiev et ses alliés européens, qui jugeaient la proposition initiale trop favorable au Kremlin. Et pour cause : cette première mouture a été négociée sans eux, par l'intermédiaire de l'Américain Steve Witkoff et du Russe Kirill Dmitriev.
Ces deux émissaires partagent un même profil. Tous deux sont des hommes d'affaires, qui connaissent bien Wall Street et la finance américaine. Kirill Dmitriev, actuel directeur du fonds souverain russe, a étudié dans les prestigieuses universités de Stanford et Harvard, se créant au passage un important réseau à New York, rapporte The Guardian. Après avoir travaillé en Ukraine – où il est né durant l'époque soviétique –, il a rejoint la Russie où il s'est rapproché du Kremlin et de Vladimir Poutine. Steve Witkoff, lui, est un ancien avocat d'affaires, devenu magnat de l'immobilier et milliardaire.
Les hommes (de confiance) des présidents
Comment deux investisseurs ont-ils pu se retrouver négociateurs en chef pour trouver une issue au conflit qui s'enlise depuis bientôt quatre ans en Ukraine ? "La politique de Donald Trump est orientée par la volonté de relancer le commerce avec la Russie, dans le domaine des hydrocarbures et des minerais rares notamment", décrypte Marie Mendras, professeure à l'Ecole des affaires internationales de Sciences Po Paris et auteure de La Guerre permanente : l'ultime stratégie du Kremlin. C'est peut-être aussi ce qui a poussé Vladimir Poutine à confier cette mission sensible à Kirill Dmitriev. "C'est un Russe patriote, mais un homme d'affaires de culture américaine. La question du business a pu sembler une bonne manière de toucher Donald Trump", relève Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et auteur de Géopolitique de la Russie.
Choisir des émissaires hors des ministères des Affaires étrangères "n'est pas une situation si rare", rappelle cet ancien ambassadeur de France en Russie. "L'oligarque Roman Abramovitch avait joué un rôle lors des premières négociations russo-ukrainiennes à Istanbul, en 2022." Au début des années 1970, Henry Kissinger a été au cœur des pourparlers sur "l'accord de paix avec le Vietnam et l'ouverture des relations diplomatiques avec la Chine", ajoute Jeffrey Hawkins, également chercheur à l'Iris. "Kissinger n'était certes pas un homme d'affaires", mais il était à l'époque conseiller à la sécurité nationale de Richard Nixon, et "non au département d'Etat", chargé de la diplomatie américaine, remarque le spécialiste des Etats-Unis.
"Steve Witkoff est un électron libre, qui ne dépend pas d'un ministère en particulier. Il n'a pas les contraintes de quelqu'un qui serait plus imbriqué dans la bureaucratie américaine."
Jeffrey Hawkins, chercheur à l'Irisà franceinfo
Pour l'ancien ambassadeur des Etats-Unis en France, c'est précisément cette capacité à "court-circuiter la diplomatie traditionnelle" qui explique le rôle de l'homme d'affaires américain. Car Donald Trump et Vladimir Poutine partagent une même méfiance envers une partie de leur entourage. "La Fédération de Russie est, depuis quelques années, une dictature guerrière et criminelle", affirme Marie Mendras. Et son dirigeant est de plus en plus isolé. "Vladimir Poutine est dans sa forteresse assiégée, très paranoïaque, et ne fait plus confiance qu'à une poignée de conseillers, explique la politologue. Il a besoin de Kirill Dmitriev, qui finance une partie de la guerre et qui est bon connaisseur des Etats-Unis."
De l'autre côté de l'Atlantique, Donald Trump s'est construit "dès 2016 sur l'image d'un dirigeant qui n'est pas issu du cadre politique traditionnel", souligne Jeffrey Hawkins. Et de développer : "Il se méfie du ministère de la Guerre", le nouveau nom du département d'Etat, et de ses diplomates qu'il considère "trop dévoués à l'ancien monde où les Etats-Unis étaient en harmonie avec leurs alliés de l'Otan". Le président américain préfère donc s'appuyer sur des proches, issus comme lui du milieu des affaires, comme Steve Wiktoff ou son gendre Jared Kushner.
Des émissaires avec une "grande marge de manœuvre"
Selon Jean de Gliniasty, Witkoff et Dmitriev assurent aujourd'hui une sorte de rôle de "sherpa", le surnom donné aux représentants personnels des dirigeants du G20. Ces émissaires – souvent des diplomates chevronnés – entretiennent une certaine forme de proximité. "Ils se tutoient, échangent des flatteries, s'énervent rarement entre eux, détaille l'ancien ambassadeur de France en Russie. Le rôle de sherpa repose sur une absolue loyauté à son président, et une assez grande marge de manœuvre pour avoir la capacité de faire avancer les négociations."
De quoi expliquer la proximité dont fait preuve Steve Witkoff avec Iouri Ouchakov, conseiller diplomatique de Vladimir Poutine et ancien homme d'affaires ? Lors d'un appel en octobre, le promoteur immobilier américain a déclaré avoir "le plus profond respect pour le président Poutine", qu'il a rencontré à quatre reprises à Moscou depuis le début de l'année. Steve Witkoff a même soufflé à son interlocuteur comment présenter le projet d'accord à Donald Trump, pour mieux emporter son adhésion.
Aux Etats-Unis, la révélation du contenu de cette conversation a suscité des interrogations sur la trop grande complaisance de l'émissaire de Donald Trump envers le Kremlin. Vladimir Poutine lui-même a défendu Steve Wiktoff, jeudi 27 novembre, rappelant que le businessman "se [rendait] à Moscou sur les ordres du président Trump de négocier avec nous". "Il serait donc assez surprenant qu'il se montre insultant avec nous dans ses conversations avec Ouchakov", a jugé le chef d'Etat, dans un point-presse relaté par le New York Times.
Steve Witkoff "travaille de facto dans l'intérêt de Vladimir Poutine", car le président russe "a besoin de continuer la guerre pour survivre et ne veut pas sérieusement négocier un cessez-le-feu", estime Marie Mendras. "Je doute que le Kremlin ait cru que l'Ukraine et les Européens allaient accepter ce premier plan, pointe la politologue. Mais il se sert de Donald Trump et des hommes autour de lui, qui ne comprennent rien à la Russie et à cette guerre et se désintéressent de la sécurité et de l'avenir de l'Ukraine et de l'Europe."
"On se retrouve avec ces deux hommes d'affaires, qui n'ont ni légitimité, ni autorité personnelle, ni aucune expérience de ce type de négociations, mais qui ont fait trembler l'Ukraine et l'Europe durant quarante-huit heures."
Marie Mendras, professeure à Sciences Po Parisà franceinfo
L'ouverture dont fait preuve le président américain envers Vladimir Poutine, avec qui il avait déjà affiché ses bonnes relations lors d'un tête-à-tête en Alaska mi-août, est un sujet récurrent d'inquiétude chez les Européens. Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump a adopté une position très différente de celle de son prédécesseur démocrate, Joe Biden. "Il considère que les perdants doivent consentir aux plus gros efforts en cas d'accord. Pour lui, celle qui est en train de perdre, c'est l'Ukraine", observe Jean de Gliniasty.
Donald Trump "obsédé par l'idée d'un deal"
D'après Jeffrey Hawkins, cette situation est d'autant plus préoccupante que Steve Witkoff est inexpérimenté dans ce nouveau rôle. "Même avec les meilleures intentions et en ayant appris des choses ces six derniers mois, il se trouve face à des personnes qui connaissent extrêmement bien l'Ukraine, la diplomatie américaine, les points sur lesquels Vladimir Poutine est prêt à céder ou pas", assure le politologue.
"Il est certainement briefé par le département d'Etat, mais il ne donne pas l'impression d'être appuyé par toute une équipe qui va réfléchir au choix des mots, aux lignes rouges à imposer dans ces échanges", poursuit l'ancien ambassadeur américain. "Il semble que le secrétaire d'Etat, Marco Rubio, soit associé aux démarches de Witkoff, mais il est certain que son département n'est pas en première ligne" des pourparlers, confirme Jean de Gliniasty. "Or, se couper des ministères des Affaires étrangères et de leur expertise, c'est perdre beaucoup d'efficacité dans la démarche."
Steve Wiktoff reste néanmoins en phase avec les intentions de Donald Trump. Le chef d'Etat américain ne cache pas son désir d'obtenir un prix Nobel de la paix, ni son projet de désengager son pays de l'Otan. Et il est déjà très en retard sur son objectif affiché pendant la campagne présidentielle de 2024 de "régler la guerre en vingt-quatre heures". Le républicain "est obsédé par l'idée d'un deal, quitte à appeler 'paix' ce que les Européens voient comme [le risque d'une nouvelle] guerre", constate Marie Mendras. "Donald Trump n'est pas un homme de détails. Il lui est égal que les Russes gardent le Donbass ou pas, abonde Jeffrey Hawkins. Si Steve Witkoff arrive dans le Bureau ovale en disant avoir trouvé une solution au conflit, il sera ravi."