Au milieu du mois de juin, un chantier a attiré l'attention des médias finlandais. Des arbres rasés, deux parcelles ratissées et quelques bâtiments sortis de terre en l'espace de six mois... Si ces travaux avaient eu lieu ailleurs, ils n'auraient sûrement pas été signalés. Sauf que l'aménagement en question concerne une base militaire russe, plantée à une centaine de kilomètres à peine de la Finlande.
Comme l'a rapporté la chaîne publique Yle, images satellite à l'appui, la Russie agrandit depuis près d'un an l'emprise de Kandalakcha, au-delà du cercle polaire, afin de transformer ce dépôt militaire en une base capable d'accueillir plusieurs milliers de soldats. A terme, une brigade d'artillerie et des renforts du génie doivent prendre possession des lieux, ont fait savoir les autorités locales. Selon les derniers clichés satellite analysés par franceinfo, les travaux se poursuivaient à bon train courant octobre – et cette base est loin d'être un cas isolé.
En marge de sa guerre d'invasion en Ukraine, la Russie intensifie sa présence militaire aux frontières de plusieurs pays de l'Otan, dont l'Estonie, la Pologne et, surtout, la Finlande, qui a rejoint l'Alliance atlantique début 2023. A Kandalakcha, "ces renforts prennent la forme de logements et de lieux de stockage", explique à franceinfo Emil Kastehelmi, du collectif d'enquêteurs Black Bird Group, basé en Finlande. "Ailleurs dans la région, nous avons repéré des agrandissements de terrains d'entraînement, la rénovation d'aérodromes et d'importants transferts d'équipements et de véhicules militaires..., liste-t-il. Tout cela grâce à l'imagerie satellite, croisée avec des sources ouvertes", c'est-à-dire des informations librement accessibles en ligne.
Chantiers sous haute surveillance
Sur les réseaux sociaux, le Black Bird Group et d'autres collectifs internationaux, dont bon nombre de groupes ukrainiens, publient régulièrement leurs dernières trouvailles concernant les efforts militaires de la Russie. Au printemps 2024, beaucoup se sont par exemple étonnés de l'installation d'une centaine de tentes dans la base de Kamenka, proche de Saint-Pétersbourg mais aussi des frontières finlandaises. L'armée russe semblait vouloir loger des militaires en urgence, mais pour quelle raison ? "Difficile à déterminer", avoue Emil Kastehelmi, qui n'a pas repéré d'exercice particulier, ni de constructions permanentes par la suite. Fin septembre 2025, cette "solution temporaire" était toujours en place, et bien visible depuis l'espace.
Du sud de Saint-Pétersbourg à la péninsule arctique de Kola, la liste des sites militaires russes en cours de rénovation ne fait que s'allonger depuis 2022. De l'autre côté des quelque 1 300 km de frontières avec la Russie, l'armée finlandaise veille au grain. "L'environnement opérationnel militaire de la Finlande a connu des changements radicaux au cours des dernières années", rappelle à franceinfo le colonel Markku Pajuniemi, patron de l'Agence de renseignement de la défense finlandaise. Au total, ses services dénombrent 17 sites militaires russes "conventionnels" dans les environs de la Finlande. A cela s'ajoutent de nouvelles infrastructures, dont la surveillance mobilise "différentes filières du renseignement" finlandais, le tout en "coopération avec les alliés" otaniens.
Le voisinage de la Finlande regorge de "facteurs clés" pour Moscou, explique le colonel finlandais : la présence d'armes nucléaires russes dans la péninsule de Kola, l'accès à l'océan Atlantique via les mers Baltique et du Nord, ainsi qu'à la zone arctique... La Russie cherche à "restreindre les activités de l'Otan", autour de la mer Baltique notamment, et à "affaiblir l'intégration de la Finlande et de la Suède" au sein de l'Alliance atlantique, dénonce le militaire.
Une expansion militaire annoncée depuis 2022
Si la guerre en Ukraine venait à prendre fin, les pays de l'Otan sont unanimes sur un point : Moscou déploiera des troupes massivement dans les régions bordant la Finlande, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie ainsi que la Pologne. "Nous nous attendons à un nombre de soldats bien supérieur aux contingents qui se trouvaient dans ces zones avant 2022", explique à franceinfo un cadre militaire estonien.
Le Kremlin n'en fait d'ailleurs aucun mystère, car cela entre dans la droite ligne des réformes lancées fin 2022, qui ont redécoupé les districts militaires de la Fédération de Russie et qui projettent un renforcement des bases du nord-ouest. En Carélie, région frontalière de la Finlande, le régime de Vladimir Poutine a notamment décidé d'établir une nouvelle unité, le 44e corps d'armée, active depuis 2024.
"Certaines brigades ont été agrandies et sont en passe de devenir des divisions, ce qui veut dire que des dizaines de milliers de soldats vont les rejoindre dès que la Russie pourra se le permettre."
Un cadre de l'armée estonienneà franceinfo
En prévision de ces renforts, de nombreux bâtiments ont été érigés à travers les districts militaires de Leningrad (nom soviétique de Saint-Pétersbourg) et de Moscou. Vu du ciel, les travaux les plus importants ont eu lieu sur la base de Petrozavodsk, à environ 175 kilomètres à l'est de la Finlande. Plusieurs hangars y ont été construits à partir de septembre 2024, afin d'assurer la maintenance et le stockage de véhicules blindés comme de pièces d'artillerie, qui sont ensuite chargés sur des trains.
"Ces grandes structures nous posent des soucis, car elles dissimulent et rendent beaucoup plus difficiles l'identification et le comptage du matériel qui transite par cette base", souligne Emil Kastehelmi. Pour l'instant, ce site sert à l'offensive russe en Ukraine. Mais, selon les analystes, il devrait occuper une place cruciale dans le nouveau district de Leningrad.
Le renseignement loin d'être oublié
Plus au sud, Moscou continue aussi d'investir dans l'enclave de Kaliningrad, un territoire russe stratégique niché entre la Pologne, la Lituanie et la mer Baltique. Cette région, qui est un district militaire à part entière, abrite des missiles nucléaires et balistiques, une base navale, mais aussi des systèmes anti-aériens et de guerre électronique. Là encore, un chantier suspect est récemment apparu sur les images satellite : celui d'une gigantesque antenne capable d'intercepter des communications sensibles, dont celles de l'Otan.
Après un démarrage discret début 2023, cet aménagement en pleine forêt s'est agrandi au fil des mois pour former un énorme cercle (1,6 km de diamètre) traversé par plusieurs routes, bordé par une longue barrière et équipé d'un checkpoint. Selon les analystes consultés par franceinfo, il ne peut s'agir que du chantier d'un réseau d'antennes circulaires (CDAA), un équipement militaire destiné à la surveillance électronique et aux communications avec les sous-marins – le tout sur une distance de plusieurs milliers de kilomètres.
Des intentions russes qui ne font pas consensus
Dans le camp occidental, tous ces signaux font craindre qu'après l'Ukraine, la Russie puisse rapidement chercher à empiéter sur le territoire d'autres de ses voisins de l'ouest. "Si vous vous demandez quand l'armée russe pourrait conduire une opération limitée contre les pays baltes, la réponse pourrait être 'bientôt'", alertait en mai dernier l'analyste Michael Kofman, interrogé par le Wall Street Journal. "Nous ne devons pas nous reposer sur nos lauriers en pensant qu'une éventuelle attaque russe n'aura pas lieu avant 2029 au plus tôt. Nous sommes déjà dans le feu de l'action aujourd'hui", déclarait, le 13 octobre, le nouveau chef du renseignement extérieur allemand, Martin Jäger.
Pour autant, "il ne faut pas tirer de conclusions trop hâtives" concernant les investissements militaires près des frontières de l'Otan, prévient Mathieu Boulègue, spécialiste des questions de défense en Russie et Eurasie. "Les bases dans la région arctique, par exemple, servent plutôt à l'appui aérien pour que les bombardiers ou les chasseurs puissent se poser et repartir lors de missions longues, note-t-il. Elles n'ont pas vocation à préparer une invasion." Les autres sites de l'extrémité nord-ouest de la Russie souffrent par ailleurs d'un manque de moyens, "car 90% des efforts se passent autour du district de Moscou, et celui de Leningrad récupère les restes."
"Beaucoup de pays européens ont tendance à survendre la menace russe au niveau conventionnel, disant qu'une invasion se prépare... Mais il faut relativiser les choses."
Mathieu Boulègue, spécialiste des questions de défense en Russie et Eurasieà franceinfo
Malgré "l'alarmisme" de certains dirigeants, "il y a peu de risques que Moscou lance des chars vers Varsovie ou Helsinki bientôt", estime Mathieu Boulègue. "Par contre, il faut se méfier de tout ce qui se trouve aux extrémités du spectre de la guerre, c'est-à-dire la dissuasion nucléaire et, de l'autre côté, la guerre dite 'de basse intensité' ou 'hybride'." Dans ce dernier domaine, le régime de Vladimir Poutine a un historique chargé, entre les intrusions aériennes, l'instrumentalisation des flux migratoires ou encore les suspicions de rupture de câbles sous-marins. "Il ne faut pas sous-estimer Moscou", insiste Mathieu Boulègue, tout en appelant à regarder "là où est son vrai pouvoir de nuisance".
La question des drones "de plus en plus pressante"
En épluchant les images satellite du nord-ouest de la Russie, analystes indépendants et experts militaires se sont rendu compte que le pays avait récemment réinvesti des aérodromes délaissés, parfois abandonnés depuis la chute de l'Union soviétique. Début septembre, le crash d'une dizaine de drones russes en Pologne et l'apparition d'engins suspects près d'aéroports et de bases militaires dans le nord de l'Europe ont "ravivé les craintes d'opérations aériennes lancées depuis ces pistes", relate Emil Kastehelmi, du Black Bird Group. "Mais il nous est difficile de déterminer ce qu'il se passe précisément sur ces aérodromes, car les pouvoirs publics russes évoquent souvent des projets civils."
Chez les voisins de la Russie, la traque d'éventuelles bases de drones est en tout cas lancée. "C'est une problématique de plus en plus pressante", explique la source militaire estonienne interrogée par franceinfo. "Nous pouvons voir chaque matin les dégâts que ces armes causent en Ukraine, et à quel point il est facile pour Moscou de construire des sites de lancement." Plusieurs bases de ce type ont ainsi été repérées à travers la Russie par les analystes, mais pour l'instant à bonne distance du territoire des membres de l'Otan. C'est notamment le cas d'un site construit en 2025 dans la localité d'Aleshok, près de la ville de Briansk (ouest de la Russie, à moins de 100 km de la frontière ukrainienne).
A cet endroit, il n'aura fallu que quelques mois à peine à l'armée russe pour mettre sur pied deux rampes de lancement de drones de type Shahed, ainsi que des abris pour ces appareils destructeurs de conception iranienne. Jusqu'à présent, aucune base de ce type n'est jugée trop proche des frontières des membres européens de l'Otan. "Si cela venait à changer, la situation deviendrait beaucoup plus tendue", prévient Emil Kastehelmi. Même si ces bases de drones "peuvent être rapidement détectées, malgré leur petite taille", cette menace reste compliquée à gérer. "Si vous frappez [une base], d'autres sites peuvent être construits ailleurs en un rien de temps, car ce sont des structures relativement simples", poursuit l'analyste.
Face à ce risque, une protection anti-aérienne comme le "mur anti-drones" voulu par les Européens pourrait se révéler bien plus efficace. "Malheureusement, comme l'Ukraine nous l'apprend, il existe désormais tout un tas de drones différents, souligne Emil Kastehelmi. Et je pense que, concernant ces provocations, nous n'avons encore rien vu..."