Moscou met tout en œuvre pour reprendre la région de Koursk, occupée par l'Ukraine depuis l'été 2024. Avec succès. Le chef d'état-major russe, Valéri Guérassimov, a assuré, mardi, que ses troupes avaient repris "plus de 86%" de la zone conquise par Kiev, soit environ 1 500 km2. Et le Kremlin a revendiqué jeudi 13 mars la reprise de Soudja, ville de 4 000 habitants. Si Kiev ne l'a pas confirmée, cette information a fait la une des chaînes de télévision russes, tandis que circulaient en ligne des images de soldats russes plantant des drapeaux dans les territoires reconquis. Dans le même temps, l'Ukraine a ordonné jeudi l'évacuation de huit localités proches du territoire russe, "en raison de l'aggravation de la situation opérationnelle" et des "bombardements constants".
"Cela faisait trois ou quatre semaines qu'on observait une augmentation des combats et des offensives de la Russie, qui grignotait du terrain au sud-est de Soudja et qui poussait à l'ouest de la poche de Koursk", détaille Olivier Kempf, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique. D'après l'Institute for the Study of War (ISW), Moscou a surtout intensifié ses opérations sur ce front à partir du 6 mars, au lendemain de l'annonce par Washington de la suspension de l'aide américaine à l'Ukraine, rétablie depuis.
Un repli vers les territoires ukrainiens
Le blog militaire DeepState, proche de l'armée ukrainienne, affirmait d'ailleurs, le 7 mars sur Telegram, que les forces russes tentaient "de se déplacer vers Basivka", un moyen d'ouvrir "la voie à la base militaire de Soudja, dans le but de bloquer physiquement la logistique" de Kiev. La route H07, précieuse pour transmettre aux troupes ukrainiennes des ressources militaires, "est depuis quinze jours sous le feu russe, autant via l'artillerie que via les drones filoguidés qui résistent au brouillage", observe Olivier Kempf. D'après la carte de l'ISW sur le conflit en date du 12 mars, l'armée du Kremlin revendiquait la reconquête de la majorité de cette route qui part de la ville ukrainienne de Soumy et devient la R200 en Russie.
Les difficultés opérationnelles de l'Ukraine se sont ressenties dans les mots de Volodymyr Zelensky mercredi. "Les Russes exercent une pression maximale sur nos troupes", a déclaré le président ukrainien devant la presse, ajoutant que "le commandement militaire fait ce qu'il doit faire : préserver autant que possible la vie de nos soldats". D'autant plus depuis les revirements de Donald Trump sur son soutien à l'Ukraine. "Face à l'incertitude du ravitaillement occidental, Kiev a fait le choix de conserver ses ressources pour défendre son territoire, quitte à perdre du terrain dans l'oblast de Koursk", analyse Jeff Hawn, conférencier sur les relations américano-russes à l'American University.
"Les Ukrainiens ont redéployé leurs forces dans l'oblast de Donetsk quand, à l'inverse, les Russes ont renforcé leurs capacités opérationnelles sur leur territoire."
Jeff Hawn, conférencier à l'American Universityà franceinfo
La suspension temporaire du partage de renseignement américain, que beaucoup d'experts considéraient comme fatale pour l'Ukraine, a-t-elle eu des effets immédiats ? Pour Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du centre Russie-Eurasie de l'Ifri, il est "probable" que ce retrait "explique la dégradation sur le front de Koursk pour les Ukrainiens, même si la tendance était déjà là". Car d'après Jeff Hawn, sans informations des Etats-Unis, les troupes de Kiev "ne pouvaient plus avoir recours à des tirs en profondeur via les HiMars [des lance-roquettes américains], par exemple".
Une opération via un gazoduc
L'offensive russe a notamment été marquée par une opération réalisée via le gazoduc proche de Soudja, par lequel passait il y a encore peu du gaz destiné à l'Europe. Durant le week-end, des vidéos d'hommes avançant dans l'obscurité de la canalisation ont circulé sur des comptes Telegram pro-Russie. "La tactique a fait ses preuves, la ligne de front s'est effondrée et, en quelques jours, nous sommes entrés à Soudja", a proclamé un commandant russe auprès de France 2. Une aubaine pour la communication du Kremlin. Les chaînes de télévision d'Etat se sont empressées de qualifier la manœuvre d'"audacieuse et brillante", qui "restera dans les livres d'histoire", rapporte Meduza, média russophone opposé à Vladimir Poutine. Côté ukrainien, les forces d'assaut aériennes ont assuré samedi avoir "détecté, bloqué et détruit" les soldats russes évoluant le long du gazoduc, images à l'appui.
La région est si stratégique pour Moscou que Vladimir Poutine s'est rendu sur ce front pour la première fois depuis l'arrivée des troupes ukrainiennes dans la région de Koursk. Le président russe, en uniforme militaire, a appelé à "complètement libérer" la zone "dans un avenir proche". Cette image rare avait pour objectif "d'envoyer un message à toutes les forces radicales du pays, qui souhaitent que la guerre continue et ne veulent pas de mauvais accord de paix avec l'Ukraine", analyse Tatiana Kastouéva-Jean. Olivier Kempf y voit aussi un signal adressé aux Occidentaux.
"Cette opération de communication est un signal de fermeté russe, mais surtout, elle signifie que pendant les négociations, la guerre va continuer."
Olivier Kempf, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégiqueà franceinfo
L'intensification des combats sur le front russe s'inscrit aussi dans le cadre des négociations, supervisées par Donald Trump. Le président américain s'est accordé mardi avec Volodymyr Zelensky sur une proposition de cessez-le-feu de trente jours à l'issue de pourparlers en Arabie saoudite. Une trêve que Vladimir Poutine a dit accepter jeudi, sous conditions.
Les "prochaines étapes" vers une trêve dépendront du succès de son armée sur le front de Koursk, a prévenu le chef du Kremlin. Moscou souhaite "en finir avec cette poche, pour qu'elle n'entre pas dans les tractations sur l'issue du conflit", résume Olivier Kempf. Son armée semble en passe d'y parvenir, privant Kiev d'"un gage territorial dans le cadre des négociations".