« On peut décider de ne pas laisser les marchés fixer les prix agricoles » : entretien avec l’économiste Maxime Combes

Comment expliquez-vous le choix fait par l’UE de libéraliser les produits agricoles 

Depuis trente ans, l’Europe considère qu’il faut insérer toujours plus d’activités économiques dans la compétition internationale. L’UE présume que ce n’est pas grave de garder uniquement les exploitations les plus compétitives et de laisser disparaître les autres.

Remplacer du sucre coûteux produit en Europe par du sucre moins cher importé serait un gain de pouvoir d’achat pour les consommateurs européens. Les institutions considèrent que gagner des parts de marché à l’international est une garantie de croissance.

L’agriculture est-elle considérée comme une monnaie d’échange ?

Quand on veut négocier pour favoriser les exportations européennes en matière de services bancaires, d’automobile, d’énergie, il faut bien mettre quelque chose sur la table. Quand les négociations se déroulent avec des puissances agricoles mondiales, celles-ci réclament de pouvoir exporter davantage vers les pays européens.

Pour aboutir à un accord avec la Nouvelle-Zélande, qui exporte beaucoup d’ovins, l’UE laisse se déverser des agneaux bon marché sur son territoire.

Quand cette libéralisation de l’agriculture a-t-elle commencé ?

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’enjeu était de nourrir les Européens. Les politiques agricoles et économiques consistaient à développer les filières. Des régulations des marchés existaient alors, sous la forme de stocks, de prix planchers, en même temps que des politiques d’investissement et de modernisation des filières agricoles.

Dans les années 1980 et 1990, avec l’insertion dans la mondialisation, on a changé de logiciel. Un certain nombre de filières agricoles françaises sont devenues compétitives sur les marchés internationaux, comme celle des vins et spiritueux.

Avec la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les politiques agricoles sont complètement revues et les outils de régulation du marché sont démantelés.

Certains pays comme le Brésil, l’Afrique du Sud refusent néanmoins les règles de l’OMC et certains droits de douane persistent. Dans les années 2000 toutefois, toute une série d’accords bilatéraux voient le jour. Les débuts des négociations avec le Mercosur, par exemple, datent de 1999.

Quelles sont les conséquences de cette libéralisation pour les paysans ?

Les régions, qui faisaient toutes auparavant de la polyculture et de l’élevage, se spécialisent par type de culture sous la pression de politiques très interventionnistes. Cette spécialisation encourage une production intensive, parfois dédiée à l’export.

Les filières rentables y gagnent, mais d’autres, comme le maraîchage, sont perdantes. Celles-ci doivent s’aligner sur les prix du marché international ou disparaître. Les paysans qui le peuvent baissent leurs prix et leurs revenus, mais beaucoup n’ont pas cette marge de manœuvre.

Dans ce cas, les producteurs cherchent la rentabilité, en s’agrandissant, en investissant, en devenant dépendants des banques qui octroient des prêts. Beaucoup d’agriculteurs ne peuvent ni baisser leurs prix ni jouer à ce jeu, ce qui explique la colère et les mobilisations agricoles dont nous avons été témoins ces dernières années.

Ce fonctionnement libéralisé empêche-t-il la transition agroécologique ?

Nombre d’agriculteurs cherchent à trouver le coupable de leur plus faible rentabilité face aux fermes brésiliennes, par exemple. La source de tous ces maux serait à chercher du côté des normes européennes. Mais celles-ci ne poseraient pas de problème s’il existait des prix rémunérateurs.

S’ils pouvaient vivre correctement de leur métier, les paysans pourraient s’engager dans une transition écologique.

C’est logique de percevoir toute contrainte environnementale comme une remise en cause de sa capacité productive lorsqu’on est engoncé dans la compétition internationale. Mais s’ils pouvaient vivre correctement de leur métier, les paysans pourraient s’engager dans une transition écologique.

Est-ce illusoire d’imaginer une agriculture complètement protégée de la mondialisation ?

Non, c’est possible et des abris antimondialisation ponctuels, localisés, existent déjà. Les AOP sont une sorte de protection face à la compétition internationale, comme les circuits courts, dont les débouchés échappent à la mondialisation.

On ne peut pas arrêter tous les échanges internationaux, ce serait priver les consommateurs européens de café, de chocolat.

On peut toutefois décider de ne pas laisser les marchés fixer le prix et les quantités de produits échangés, et arrêter de considérer que l’augmentation des exportations est notre planche de salut. De ce point de vue là, la filière betteravière française semble aller dans le mauvais sens.

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