Ce mardi 30 septembre, le quartier de Derb Ghallef-Joutiya à Casablanca présente un visage particulier en ce jour de mobilisation. Suite à l’appel au rassemblement du mouvement GenZ 212, les commerces ont baissé leur rideau, obéissant aux ordres de la police qui a déployé un dispositif sécuritaire impressionnant. L’arrestation du camarade Houcine, présentée soi-disant comme une erreur, m’offre un point d’observation privilégié sur la nature de ce mouvement émergent.
Avec deux amis, nous interpellons un responsable de la police qui nous assure que notre ami sera libéré. Cette scène se répète dans plusieurs quartiers de Casablanca, où l’intensité des patrouilles policières contraste avec la détermination des manifestants. Dans le quartier de Sahat Sraghnan au commissariat du quartier Polo, les témoignages de parents d’étudiants détenus, instruits et fiers de leurs enfants, accréditent le constat d’une radicalisation de la classe moyenne.
De la sphère numérique à l’espace public
Le mouvement GenZ 212 a trouvé son origine dans l’appel à se rassembler les 27 et 28 septembre 2025, diffusé principalement via des plateformes numériques comme Discord, Telegram et TikTok, et qui a très vite rassemblé des milliers de followers. La viralité de cet appel témoigne d’une maîtrise des outils de communication digitale caractéristique de cette génération. Ce mouvement est parvenu à transcender la sphère numérique pour s’inscrire dans l’espace public. Réprimé au début, il a progressivement imposé dans la rue son droit à manifester dans plusieurs villes marocaines. Son extension à des villages marginalisés signale une assise nationale croissante.
Son émergence présente des similitudes avec les mouvements de contestation observés récemment au Népal, contre les régimes despotiques et corrompus à Madagascar, ou encore en Indonésie et en Thaïlande. Il entretient une relation complexe avec l’héritage du mouvement du 20 février 2011 au Maroc, parti lui aussi d’un appel sur les réseaux sociaux. Plusieurs slogans imaginés lors du M20F auraient toute leur place aujourd’hui.
Violence d’État
Mais ce qui reste commun et déterminant est bel et bien la détérioration des conditions socio-économiques, qui s’inscrit dans la crise multidimensionnelle — politique, économique et de gouvernance — que traverse le pays. Un autre point de ressemblance, qui a suscité des débats importants, concerne l’usage de la violence. D’un côté, le rejet de la violence d’État est régulièrement exprimé, l’État étant appelé à montrer l’exemple dans le respect du droit et des engagements internationaux. De l’autre côté, certaines actions violentes de jeunes manifestants sont également critiquées.
Peu importe la contextualisation de ces comportements violents chez quelques jeunes : on retient qu’ils sont le produit des politiques publiques, de la précarité, du désœuvrement et du désespoir. Leur radicalisation doit être comprise comme le résultat de conditions socio-économiques difficiles, plutôt que le fruit de l’influence d’acteurs extérieurs. Mais rien n’excuse la répression de l’État qui va jusqu’à l’usage de balles réelles. Une enquête impartiale s’impose.
Nous avons assisté à un réveil tardif du gouvernement, qui appelle au dialogue. Dans ce contexte, il serait naïf de croire que l’appel au dialogue du Premier ministre est sincère sur des questions qui appellent des mesures urgentes. Ce n’est qu’un leurre, lorsqu’on sait que le gouvernement est lui-même partie intégrante de la crise. Et l’histoire récente des « tables rondes » démontre que « l’institution du dialogue » n’entre souvent en jeu que pour étouffer les mécontentements. D’ailleurs, le communiqué du Premier ministre ne semble pas mesurer la gravité de la situation et ne prend nullement en compte les souffrances du peuple.
Stratégie du pourrissement
Cet appel au dialogue ressemble donc à une manœuvre pour gagner du temps en pariant sur le pourrissement du mouvement. La nature d’organisation horizontale de ce dernier, sans interlocuteurs attitrés — ce qui est à la fois sa force et sa vulnérabilité — peut le défavoriser. Toute précipitation à désigner une direction ou des représentants pourrait être une faille et source de divisions. Les revendications, pourtant, sont connues et pourraient être satisfaites avec la même célérité démontrée pour des projets qui, eux, n’ont requis aucune concertation citoyenne — par exemple, les travaux faramineux pour accueillir la Coupe du monde.
Certes, le pouvoir au Maroc n’a pas qu’une seule balle à tirer : la manipulation et la récupération sont aussi ses sports préférés ; il tentera de les utiliser pour finir avec ce mouvement. Mais qu’en est-il des revendications déjà formulées ? Ne sont-elles pas aussi celles des forces démocratiques, des mouvements sociaux et des défenseurs des droits humains ?
Si l’heure n’est pas au dialogue pour le GenZ 212, l’alternative tant que le fer est chaud, serait de construire un rapport de force. Cela passe par un programme de soutien unitaire, rassemblant toutes les sensibilités. Ce programme porterait sur des services publics de qualité (santé, enseignement…), sur l’emploi, la lutte contre la corruption, le respect des libertés publiques, l’exigence de la libération de tous les détenus, la liberté de manifester et de s’exprimer sans crainte.
Action unitaire
Un tel programme ne devrait pas se limiter à des discours ; il devrait préparer des actions unitaires, concrètes et réalisables, dans le respect de l’autonomie de chacun sur ses choix et perspectives associatives et politiques. C’est en structurant ainsi la solidarité autour d’un projet clair pour les droits socio-économiques que le mouvement GenZ 212 pourra conserver son élan et faire avancer ses causes, largement partagées dans le pays.
La particularité de cette mobilisation réside dans son ancrage générationnel et sa maîtrise des outils numériques, combinés à une capacité d’action dans l’espace public. Son évolution future dépendra de sa capacité à transformer l’énergie protestataire en force de propositions, tout en préservant son caractère horizontal et inclusif. Elle dépend largement aussi de son habileté à déjouer les manœuvres de récupération et de manipulation, principalement de la part du pouvoir.
Urgence pour l’Humanité
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