Massacres de civils, implication des Emirats arabes unis, trêve impossible… On vous explique ce qu'il se passe au Soudan

La guerre continue de ravager le Soudan. Après dix-huit mois de siège, la ville d'al-Facher (sud-ouest du pays), dernier bastion de l'armée et de ses alliés du Darfour, est, depuis le dimanche 26 octobre, sous le contrôle des Forces de soutien rapide (FSR). Sur les réseaux sociaux, des combattants de ce groupe paramilitaire ont partagé des images de l'opération, dont la violence laisse présager des tueries de masse visant les civils. "Faute de présence journalistique suffisante sur place, il est difficile de comptabiliser précisément le nombre de morts", explique à franceinfo Roland Marchal, chercheur au centre de recherches internationales de Sciences Po Paris. Comme de nombreux autres experts, il évoque plusieurs milliers de victimes lors de l'assaut final.

Malgré cette victoire écrasante, les FSR emmenées par le richissime général Mohamed Hamdan Daglo, dit "Hemedti", sont loin de contrôler tout le Soudan. L'immense pays est-africain, marqué par des décennies de dictature, est toujours déchiré par les rivalités entre milices, les fractures ethniques et les convoitises suscitées par son précieux sous-sol. Très médiatisée, la capture d'al-Facher par les Forces de soutien rapide "est un revers pour l'armée soudanaise, mais pas un revers fatal", estime ainsi Roland Marchal. Certes, le camp du général Abdel Fattah al-Burhan, dirigeant de facto du pays depuis son coup d'Etat de novembre 2021, a perdu une grande ville, dotée d'un aéroport. "Mais c'est surtout la Force conjointe du Darfour, alliée de l'armée régulière, qui a essuyé des pertes", rappelle le chercheur. Le reste des troupes fidèles au général al-Burhan est encore largement en capacité de "mener des frappes sur les territoires des FSR par exemple", explique-t-il, et ainsi de faire perdurer ce conflit.

La dernière opération d'ampleur au Soudan a eu lieu à al-Facher (sud-ouest du pays), ville passée sous contrôle des Forces de soutien rapide le 26 octobre 2025. (FRANCEINFO)
La dernière opération d'ampleur au Soudan a eu lieu à al-Facher (sud-ouest du pays), ville passée sous contrôle des Forces de soutien rapide le 26 octobre 2025. (FRANCEINFO)

Depuis avril 2023, le Soudan est meurtri par "une guerre fratricide", comme la décrivent les Nations unies. Après avoir été longtemps alliés, les deux généraux se sont lancés dans une lutte pour le pouvoir et le contrôle du pays, qui a déjà fait "des dizaines de milliers de morts et plus de dix millions de déplacés", déplore l'ONU. Après plus de trente mois de guerre, le territoire se trouve quasiment coupé en deux, avec une large partie nord-est sous contrôle de l'armée régulière, et une vaste région s'étirant du sud-ouest jusqu'au centre aux mains des FSR. A cela s'ajoutent des milices qui soutiennent l'un des deux camps, mais aussi des groupes non alignés. Les combats n'ont épargné aucune zone, y compris Khartoum, la capitale.

Au Darfour, malgré la perte d'al-Facher, les hommes du général al-Burhan et leurs alliés "gardent en tête l'idée qu'ils vont réussir à sauver al-Ubayd, la capitale du Kordofan du Nord [Etat du centre du Soudan], qui est considérée comme la grande porte d'entrée vers le Darfour", détaille Roland Marchal. Dans les zones sous contrôle de l'armée régulière, les combattants vont pouvoir se replier pour "obtenir les fonds, les munitions, les armes lourdes dont ils ont besoin pour ensuite repartir vers le Darfour".

"Les pays impliqués veulent un gouvernement vassal"

Comme le soulignait fin octobre une enquête du site d'information allemand DW, chacun de deux camps possède ses réseaux pour se procurer des armes et des équipements militaires. Le gouvernement de transition du général al-Burhan peut, par exemple, compter sur le soutien de quelques puissances régionales, comme l'Egypte, la Turquie et l'Arabie saoudite, mais aussi sur la Russie et l'Iran. "Certains proposent une coopération militaire, d'autres fournissent des armes", résume Roland Marchal, qui cite notamment les drones fournis par Téhéran à l'armée régulière. "On retrouve aussi des drones chinois, russes... Tout ce que l'on peut acheter sur le marché international, via des intermédiaires", précise-t-il.

L'usage des drones s'avère d'ailleurs en "forte hausse" au Soudan, a récemment alerté l'ONG américaine Acled, spécialisée dans le suivi des conflits. Les civils paient le prix fort face à ces nouvelles armes, souligne sur son site l'organisation, comme lorsqu'un drone des FSR a tué au moins 30 personnes en frappant une mosquée du centre d'al-Facher, le 19 septembre. Près d'al-Ubayd, une autre attaque a fait au moins 40 morts lors de funérailles, ont rapporté les autorités, citées mardi par la BBC.

Un homme marche au milieu de ruines à Khartoum, capitale du Soudan, le 30 juillet 2025. (EBRAHIM HAMID / AFP)
Un homme marche au milieu de ruines à Khartoum, capitale du Soudan, le 30 juillet 2025. (EBRAHIM HAMID / AFP)

Du côté des FSR du général Hemedti, le soutien vient surtout des Emirats arabes unis. Si ces derniers nient en bloc toute aide militaire, "les preuves de leur engagement au Soudan sont largement documentées", fait remarquer à franceinfo Thierry Vircoulon, chercheur associé à l'Institut français des relations internationales (Ifri). Une association gênante pour ce pays du Golfe, qui fait désormais l'objet d'appels au boycott sur les réseaux sociaux, comme le rapporte RFI, alors que les belligérants sont régulièrement accusés d'exactions (viols, massacres, tortures), et que la Cour pénale internationale enquête plus particulièrement sur de possibles crimes de guerre commis lors de la capture d'al-Facher par les FSR.

Pour les Emirats arabes unis, le Soudan représente l'un des terrains de "sa guerre contre les Frères musulmans dans la région", analyse Thierry Vircoulon, au sujet de ce mouvement islamiste dont la Turquie et le Qatar sont proches. Mais les nombreux gisements d'or soudanais attisent aussi les convoitises des puissances régionales, tout en finançant pour beaucoup les efforts de guerre des deux camps. Au-delà des ressources naturelles et des avantages stratégiques comme la possibilité d'établir un port sur la mer Rouge, "les pays impliqués veulent chacun mettre un gouvernement vassal au pouvoir" au Soudan, pointe Thierry Vircoulon. 

La diplomatie toujours impuissante

Malgré les alertes régulières des rares ONG présentes sur place et de l'ONU, qui dénoncent des violences systématiques contre les femmes (séquestrations, viols, grossesses forcées), l'effondrement du système de soins et la famine grandissante, les efforts pour mettre un terme à ce conflit meurtrier n'ont pour l'instant rien donné. "Le Conseil de sécurité de l'ONU se réunit en réaction aux gros événements, comme la prise d'al-Facher, mais c'est juste de la conversation", juge Thierry Vircoulon.

En avril, une conférence a été organisée à Londres (Royaume-Uni), coprésidée par les Britanniques, la France, l'Allemagne, l'Union européenne et l'Union africaine. Mais ce sommet n'a produit que "des résultats diplomatiques peu encourageants", jugeait l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) dans son compte-rendu.

De leur côté, les Etats-Unis tentent aussi de faire taire les armes au Soudan, là encore sans succès. Après les appels au dialogue de son prédécesseur, Joe Biden, Donald Trump souhaite l'instauration d'une trêve de trois mois minimum. Malgré le soutien du Quad, groupe qui réunit Washington, l'Arabie saoudite, l'Egypte et les Emirats arabes unis, la dernière tentative du président américain s'est soldée par un échec, avec le refus, mardi, d'un cessez-le-feu par le gouvernement loyal à l'armée régulière. "Nos préparatifs de guerre constituent un droit national légitime", a justifié le ministre de la Défense soudanais, cité par France 24.

Après le choc de la bataille d'al-Facher, les observateurs du conflit continuent à surveiller la région du Darfour et du Kordofan, où le face-à-face se poursuit. "L'issue de [ces affrontements] aura une influence durable sur l'avenir de la guerre au Soudan et sur son paysage politique, a prévenu Jalale Getachew Birru, spécialiste de l'Afrique de l'Est pour Acled. Après une sécession en 2011, avec l'indépendance du Soudan du Sud, le pays pourrait "se scinder en deux territoires – le Soudan oriental et le Soudan occidental – chacun doté de son propre gouvernement", juge l'analyste.