Des images satellite publiées ces derniers jours révèlent l’ampleur des massacres commis par les Forces de soutien rapide (FSR) lors de la prise d’Al-Facher, capitale du Nord-Darfour, au Soudan, entre le 26 et le 28 octobre. Ces éléments sont issus du dernier rapport du Humanitarian Research Lab (HRL) de l’Université américaine de Yale (Connecticut), daté du 31 octobre, auquel l’agence de vérification de Radio France a eu accès.
Selon les analyses du HRL, fondées sur des images satellite prises avant et après la chute de la ville, Al-Facher a été le théâtre de massacres d’une ampleur considérable. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) signale que 36 183 personnes — soit environ 15% des 250 000 habitants — ont fui la ville entre le 26 et le 29 octobre dernier. Mais le HRL affirme n’avoir observé aucun mouvement massif de population. "Cela augmente la probabilité que la majorité des civils soient morts, capturés ou cachés", précise le rapport. Dans les jours suivant l’occupation, les images satellite montrent une activité humaine quasi inexistante. Les seuls déplacements visibles concernent des convois militaires. Pour les chercheurs de Yale, cette absence d’exode suggère qu'"il reste peu de civils en vie et capables de s’échapper".
Les images satellite analysées par le laboratoire, qui semblent corroborer les images de propagande diffusées sur les réseaux sociaux des FSR, recensent au moins 31 regroupements correspondant à des corps humains dans et autour de la ville. "Les indices correspondant à la présence de corps humains au sol continuent de se multiplier", indique le HRL. Des traces thermiques de brûlures et de véhicules détruits suggèrent des exécutions sommaires et des attaques contre des convois civils. Les chercheurs mentionnent aussi des taches rouges au sol, identifiées comme des "mares de sang", qui s’estompent au fil des jours, signe de décomposition ou de déplacement des corps.
Ces "clusters" apparaissent dans plusieurs zones, notamment sur le campus de l’Université d’Al-Facher. Des images du 28 octobre montrent plusieurs charniers, avec la présence de potentielles dépouilles de "1,2 à 1,8 mètre de long dans des mares de sang". La base de défense aérienne de la ville présente, elle, des traces de brûlures sur les zones où des personnes étaient visibles la veille. Dans le quartier de Daraja Oula, dernier refuge civil avant la chute de la ville, les chercheurs identifient "de multiples regroupements (…) correspondant à des corps".
Au nord-ouest d’Al-Facher, dans le village de Garni, des survivants évoquent des séparations systématiques entre hommes et femmes. "Des femmes et des enfants ont signalé avoir été séparés des hommes, qu’ils n’ont jamais revus", rapporte le HRL. Des corps ont également été observés le long des routes reliant Garni à Tawilah, appuyant ces récits.
Le bureau du procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a rappelé que "de tels actes, s’ils sont avérés, pourraient constituer des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité au sens du Statut de Rome". Une enquête a été lancée pour rassembler des éléments sur ces éventuels massacres et viols. La CPI, saisie par le Conseil de sécurité des Nations unies, enquête depuis 2005 sur des soupçons de génocide, crimes de guerre et crimes contre l'humanité commis au Darfour lors de précédentes violences à caractère ethnique, bien avant le début de l'actuel conflit qui a éclaté en 2023.
Le rapport de HRL s’inscrit dans la continuité du conflit qui, depuis avril 2023, ravage le Soudan et a fait des centaines de milliers de morts et déplacés. Le pays est aujourd’hui divisé entre l’armée du général Abdel Fattah al-Burhane, qui contrôle le nord et l’est (Port-Soudan, Khartoum) et les Forces de soutien rapide de Mohamed Hamdan Daglo, désormais maîtres du Darfour, à l’ouest.
Le conflit a de lourdes conséquences sur la population. Lundi, un rapport de l'ONU étend la famine à deux nouvelles régions du pays, notamment autour de Al-Facher. Une vingtaine d'autres régions du Darfour et du Kordofan voisin sont également menacées par la famine.