La prise d'El Fasher, dimanche 26 octobre, n'a pas encore livré tous ses secrets, mais les témoignages qui remontent des humanitaires et des habitants qui ont fui cette ville du Darfour, comme l'analyse des images satellites, laissent craindre des massacres à grande échelle. La Cour Penale Internationale enquête sur de possibles crimes de guerre, commis ces derniers jours dans cette ville qui était le dernier bastion tenu par l'armée soudanaise dans cette région de l'ouest du Soudan, déjà théâtre d'atrocités au début des années 2000.
El Fasher, qui comptait 1,5 million d'habitants avant le début de la guerre il y a deux ans et demi, était assiégée depuis 18 mois par les milices paramilitaires des FSR, les Forces de Soutien rapides. Plus de 200 000 personnes y vivaient encore selon les estimations, et selon l'Organisation internationale pour les migrations, à peine plus de 36 000 personnes ont pu fuir la ville entre le 26 et le 29 octobre. Depuis, aucun mouvement de population visible, mais des récits effrayants des survivants, qui évoquent des tirs incessants et des tueries de masse. L'Organisation mondiale de la santé a ainsi dénombré 460 morts dans une seule maternité, et des analyses d'un laboratoire de recherche américain, à partir d'images satellites que franceinfo a pu consulter, montrent ce qui s'apparente à des dizaines de charniers à travers la ville. Autant d'éléments qui font craindre la mort de milliers, voire de dizaines de milliers de civils, dans cette ville où les humanitaires n'ont plus accès depuis plus de 500 jours.
Les origines du conflit
L'assaut sur El Fasher constitue le dernier épisode d'un conflit qui déchire le pays depuis 2023, quand deux généraux de l'armée ont renversé le régime de transition démocratique, avant de se disputer le contrôle du pays et de ses ressources. Deux camps s'affrontent violemment depuis : celui du Général al-Buhrane, qui est à la tête de l'armée régulière, et celui du général Daglo, dit Hemedti, qui dirige les FSR. Ces Forces de Soutien Rapides sont issues de milices mises en place dans les années 1990-2000 par le dictateur Omar el-Bechir pour mater les groupes rebelles au Darfour, et elles étaient déjà accusées de génocide, il y a 20 ans.
Derrière le duel fratricide entre les généraux, des tensions ethniques qui déchirent depuis longtemps le troisième pays d'Afrique sont à l'œuvre, comme des affrontements entre clans, armés jusqu'aux dents, avec l'appui de pays étrangers notamment. Si plusieurs acteurs sont impliqués, un pays est particulièrement dans le collimateur : les Émirats arabes unis, soupçonnés d'armer les FSR en équipements de pointe.
Malgré les dénégations d'Abou Dhabi, l'implication du petit émirat dans le conflit est largement documentée, avec un échange de son appui, le développement d'un réseau colossal de contrebande d'or, qui atterrit notamment à Dubai. Le Soudan possède des réserves parmi les plus importantes du continent, et cette ruée vers l'or, constatée dans les deux camps, finance une guerre dont la communauté internationale s'est détournée, trop occupée par les conflits en Ukraine et au Proche-Orient.
Les chiffres sont là pour rappeler l'ampleur du drame : sans même parler des morts, difficiles à comptabiliser mais qui se chiffrent en centaines de milliers, le Soudan compte plus de 13 millions de déplacés, et près de 25 millions d'habitants confrontés à la famine, pour abriter la pire crise humanitaire mondiale.