Comment le penseur anticolonial Frantz Fanon a aussi révolutionné la psychiatrie

Rentré en Martinique à la fin de la guerre, Frantz Fanon s’inscrit au lycée Victor Schoelcher où il est reçu au baccalauréat. L’ancien combattant, engagé volontaire, obtient une bourse pour poursuivre des études supérieures. En 1946, il débarque à Lyon où il s’inscrit finalement en médecine. « On ne sait pas quand et comment, Fanon a choisi la psychiatrie », relève son biographe Adam Shatz. L’université de Lyon a la réputation d’être « un désert psychiatrique » où dominent les tenants de la thèse selon lesquelles les maladies mentales ont des causes organiques ; son directeur de recherche est le neuropsychiatre Jacques Dechaume. Celui-ci lui refusera de présenter ses écrits sur l’aliénation colonialiste, que Fanon publiera au Seuil dans « Peau noire, masques blancs » en 1952.

À Lyon, Fanon développe une intense activité intellectuelle. Il suit les cours du philosophe Maurice Merleau-Ponty et ceux de l’ethnologue André Leroi-Gourhan. Il lit Hegel, Marx, Sartre et la philosophie existentialiste, Claude Lévi-Strauss, Marcel Mauss… Passionné par le langage, le théâtre et la poésie, il se fait écrivain. Il dévore aussi la littérature psychiatrique et psychanalytique. Il lit Freud et s’intéresse à Lacan. Fanon fait aussi des rencontres. Il se lie d’amitié avec le psychiatre Paul Balvet, un des fondateurs de l’asile de Saint-Alban, référence de la psychiatrie alternative. Ces années sont aussi celles de ses premières participations à des manifestations anticoloniales.

Une pratique qu’il faut sans cesse questionner

Fanon chemine intellectuellement entre ses lectures, ses rencontres, son engagement anticolonial et sa pratique de la médecine. Convaincu que les affections psychiatriques trouvent leur origine dans les relations sociales et familiales des malades, il s’intéresse au cas des Français musulmans d’Algérie, nombreux parmi les patients du centre de santé dans lequel il exerce. Beaucoup éprouvent des douleurs physiques qu’aucune lésion n’explique. Imprégnés de préjugés racistes, nombre de psychiatres de l’époque refusent de prendre le « syndrome nord-africain » au sérieux et traitent ceux qui en souffrent en « farceurs » ou en malades imaginaires, relate Adam Shatz.

À l’opposé, Fanon formule l’hypothèse d’une forme de somatisation et attribue la cause de leurs maux à leur condition de colonisés. Privés de vie sociale, assignés aux échelons inférieurs de la hiérarchie coloniale et ainsi dépersonnalisés, ils voient leur humanité niée. Fanon jette là les bases de sa critique de l’aliénation colonialiste. La colonisation est un rapport de domination politique et économique qui, en mêlant violence physique et symbolique, provoque des traumatismes qui affectent autant le colonisé que le colonisateur.

La psychiatrie, pour Fanon, n’est pas un dogme intangible mais une pratique qu’il faut sans cesse questionner. De l’asile de Pontorson, en Normandie, où il effectue ses premiers pas de médecin chef, jusqu’aux hôpitaux de la Manouba et Charles Nicolle de Tunis, en passant par celui de Blida en Algérie, il n’a de cesse de parfaire la « socialthérapie ».

Inspirée de la psychiatrie institutionnelle à laquelle il s’est formé durant son séjour en 1953 et 1954 à Saint-Alban, au côté du psychiatre et réfugié antifranquiste François Tosquelles, sa pratique révolutionne la relation soignant-patient en la plaçant sous le signe de l’égalité. Elle mise sur la liberté retrouvée du patient. « La psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement », écrit-il au gouverneur général d’Algérie Robert Lacoste dans sa lettre de démission de l’hôpital de Blida. Pour Fanon, la désaliénation et la lutte anticoloniale étaient intrinsèquement mêlées.

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