"Ce n’est pas normal d’avoir les os décalcifiés à 20 ans, ce n’est pas normal de ne plus avoir ses règles." Dans une interview donnée à L’Humanité, mercredi 30 juillet, la coureuse française Cédrine Kerbaol a mis en lumière un sujet tabou dans le peloton. Sur les plateaux télé, en zone mixte ou dans la presse, la championne de France 2023 a choisi de briser le silence sur les conséquences de la chasse aux kilos dans le cyclisme de haut niveau.
Dans ce sport, où le but est d’être le plus léger possible pour briller en haute montagne, là où les classements généraux se jouent, la question résonne particulièrement. "Ces dernières années, c’est très à la mode de compter chaque gramme dans les assiettes, a développé Cédrine Kerbaol, elle-même détentrice d’un BTS en diététique. Beaucoup de personnes ont gagné de grandes courses avec un poids très léger et, indirectement, les jeunes filles qui essaient de performer vont les prendre pour exemple".
Quand la recherche des gains marginaux aggrave le problème
Derrière cette course effrénée à la légèreté se cache un danger, dont le terme médical est identifié : celui de RED-S (Relative energy deficiency in sport). Le Comité international olympique l’a introduit en 2014. Il désigne une maladie invisible et méconnue du grand public dont les effets surviennent lorsque les apports caloriques ne suffisent plus à couvrir les dépenses énergétiques en course et/ou à l’entraînement. Il faut savoir qu’un cycliste professionnel peut brûler jusqu’à 10 000 calories en une journée. Ce déséquilibre est parfois inconscient mais affecte la santé hormonale, osseuse, digestive et même mentale.
"Avant, on parlait de la triade de la femme sportive, rappelle la diététicienne du sport Nouchka Simic, du compte @NouchkaDiet. Aujourd’hui, on sait que cela touche aussi les hommes, avec d’autres signaux comme la perte de libido ou les troubles du sommeil." Le problème, dit-elle, c’est qu’à trop vouloir "bien manger", certains athlètes se sous-alimentent sans le vouloir. "Quand on dépense autant d’énergie, manger trop sain peut en réalité devenir un risque", résume-t-elle.
Dans le cyclisme, où le rapport watts/kilos (autrement dit puissance/poids) est roi, la tentation est grande de gagner quelques grammes. Mais pour Cédrine Kerbaol, le danger vient aussi de l’environnement, et de certains propos anodins : "Des gens me disaient : 'Oh là là, t’es affûtée, ça va marcher !' Ils pensent bien faire, mais ça laisse des traces." L’impact est d’autant plus fort que ces remarques émanent souvent d’encadrants expérimentés mais non formés à ces questions.
"Tout le monde a des modèles. Si on voit que les plus grandes gagnent avec un poids très bas, les jeunes vont essayer de copier", constate Nouchka Simic, diététicienne du sport. Un mimétisme renforcé par l’obsession moderne du clean eating, cette alimentation ultra-contrôlée et épurée. "La réalité, c'est que si on n'intègre pas ces aliments et si on cherche à manger trop sain, on n'arrivera pas forcément à couvrir les besoins parce qu'on ne mange pas assez", explique-t-elle.
La prise de conscience doit mener à des avancées
Les conséquences ne se "voient pas toujours tout de suite, prévient Matthieu Muller, médecin de l’équipe Cofidis, à l'AFP. Mais une masse grasse trop faible peut mener à l’absence de règles, puis à l’ostéoporose. Il ne faudra pas s’étonner si un jour une coureuse se fracture les cervicales et se retrouve paraplégique". En toile de fond, des blessures à répétition, des troubles anxieux ou dépressifs, et parfois des carrières brisées.
Le plus inquiétant ? La majorité des cas passent sous les radars. "Souvent, ce n’est pas volontaire, insiste la diététicienne Nouchka Simic. Les athlètes n’ont pas toujours conscience de ce qui leur arrive, et les entraîneurs non plus. Il faut se faire accompagner, parce qu’on n’est jamais objectif envers soi-même". Face à cette réalité, les initiatives se multiplient timidement. Cédrine Kerbaol a créé, avec des coéquipières, le compte Instagram @F.E.E.D_powr pour se pencher sur les troubles de l'alimentation et leurs conséquences sur la santé des coureuses. Elle évoque des discussions avec le SFCC, le syndicat des coureuses françaises, pour créer une passerelle avec des professionnels de santé. "C’est le but à moyen et long terme", dit-elle, espérant que sa prise de parole "aide à briser le tabou".
L’ampleur du problème ne se cantonne pas aux frontières du peloton féminin. D’après le CIO, 15 à 80% des athlètes d’élite, femmes et hommes, sont concernés. La fourchette se veut large à cause de la difficulté à identifier ce trouble. Influencés par les récits héroïques des réseaux sociaux, les amateurs aussi n’y échappent pas, d’autant qu’ils sont de plus en plus nombreux à préparer des épreuves de fond, comme des marathons ou des ultra-trails.