Parmi les personnalités fortes du peloton, riche d’un véritable franc-parler, la Bretonne Cédrine Kerbaol, 24 ans, est aussi pour l’instant la seule Tricolore à avoir remporté une étape du Tour France, l’année dernière, lors de la sixième étape de la Grande Boucle. Actuellement 13e du classement général, avant les épreuves de montagne qu’elle affectionne particulièrement en bonne grimpeuse et excellente descendeuse qu’elle est, la cycliste titulaire d’un BTS en diététique est extrêmement attentive et vigilante aux sujets liés à la nutrition et aux troubles du comportement alimentaire, notamment auprès de ses consœurs.
Comment allez-vous, presque à la moitié du Tour de France 2025 ?
Très bien, merci ! Mon début de Tour s’est relativement bien passé. On a eu quelques chutes dans l’équipe lundi, mais les filles vont bien, c’est le principal.
Les trois premières étapes du Tour 2025 se sont déroulées chez vous, en Bretagne. D’ailleurs, les Bretons ont répondu présent en nombre. Un supplément de stress ou bien de motivation ?
J’ai juste été portée par le public, ce n’est que du bonus ! On m’a beaucoup demandé si cela me mettait la pression mais, au contraire, cela met du baume au cœur. Le public breton a mis la barre haut ! Mais je pense que dans les Alpes, on aura aussi pas mal de public. Ça peut vraiment être top.
Vous êtes diplômée en diététique et portez un regard particulièrement attentif à la nutrition des athlètes de haut niveau. Comment faut-il manger pendant une compétition aussi exigeante et longue que le Tour ?
Il faut avoir des apports conséquents parce qu’avec l’enchaînement des courses et leur intensité, on a une dépense énergétique très élevée. Il est indispensable de manger assez sur le vélo, les gels ou les barres qu’on prend avec nous, tout comme hors du vélo.
Pauline Ferrand-Prévot a évoqué sa perte de 3 kg avant le Tour pour atteindre son « poids de forme ». Plus globalement, y a-t-il une tendance du peloton féminin à vouloir perdre du poids ?
Ce qui se passe là n’est pas terrible. On est dans un moment dangereux. Il y a beaucoup de personnes qui ont gagné de grandes courses avec un poids très léger et, indirectement, les jeunes filles qui essaient de performer vont les prendre pour exemple.
J’ai bien aimé le discours de Stéphen Delcourt (manager de la FDJ Suez, NDLR) qui disait que sa priorité était des filles en bonne santé, mentalement et physiquement. Il ne veut pas faire des robots pour évoluer au meilleur niveau. Je suis d’accord avec lui.
Pourquoi le moment est-il particulièrement délicat ?
On est dans une période de plus grande visibilité où tout le monde veut progresser plus vite, plus fort, avoir plus de watts, être plus légère… Sauf que c’est un process tout ça. Ces dernières années, c’est très à la mode de compter chaque gramme dans les assiettes. Il ne faut pas qu’on tombe dans une forme de déshumanisation et d’infantilisation.
Chez les masculins, il y a des chefs cuisiniers pour les accompagner. Est-ce également votre cas ?
Dans mon équipe, on a aussi un chef cuisinier et des nutritionnistes. On a exactement les mêmes moyens que les hommes.
Avec d’autres membres de votre équipe et des professionnels de la nutrition, vous avez créé un compte Instagram sur le sujet, nommé F.e.e.d_powr (Fueling for Endurance, Energy, and Durability)…
On a lancé ce compte parce qu’on avait beaucoup de discussion, beaucoup de personnes dans la détresse. On en était arrivé au point où les filles pensent que c’est le bon exemple d’être très maigre. Sauf que ce n’est pas normal d’avoir des os décalcifiés à 20 ans, ce n’est pas normal de ne plus avoir ses règles. Surtout, on ne veut blâmer personne mais servir d’exemple.
En ce qui vous concerne, comment vous nourrissez-vous tout au long de la saison ?
Si j’ai encore faim, je me resserre. Clairement, je n’ai jamais rien pesé parce qu’avant d’être coureuse cycliste, j’aime profiter de la vie, j’aime bien manger et avoir une vie normale. Je suis à l’écoute de mes sensations. L’idéal est d’avoir un bon équilibre, d’avoir une connaissance globale de la nutrition et de son corps, et de se sentir bien dans sa tête. Je ne pense pas que suivre des calculs aide à bien grimper, je ne pense pas que ce soit indispensable.
Lorsque vous avez vos règles, cela change quelque chose sur votre alimentation ?
Les règles, ça devrait être vu comme des superpouvoirs. Au lendemain des règles, on est dans une phase hormonale très bénéfique, très bonne pour la récupération. La libération du glycogène, qui sert à alimenter les muscles, est très bénéfique. Moi, je suis super contente d’avoir mes règles avant une course.
C’est dans la deuxième phase du cycle, deux semaines après la fin des règles, qu’il faut manger davantage, notamment plus de glucides.
Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour la fin de la compétition ? Un top 5 au classement général ?
Je ne me mets jamais vraiment d’objectif de résultat, plutôt des objectifs de process. Et aussi de travailler le plus possible. S’il y a des résultats, ce sera la cerise sur le gâteau ! J’espère aussi que les bons exemples vont briller sur le Tour et que ça va aider les autres à comprendre qu’on peut être la meilleure au monde et être très bien dans son corps, dans sa tête de manière durable, pas juste des étincelles.
Urgence pour l’Humanité
Votre don peut tout changer
Faites vivre un média libre et engagé, toujours du côté de celles et ceux qui luttent
Je veux en savoir plus