Pas une fleur n’a été déposée à l’endroit où quatre cadavres ont été retrouvés dans la Seine à proximité du Quai Voltaire, sur la commune de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne), le 13 août dernier. Pas un hommage n’a été rendu à ces victimes. Et selon une source proche de l’enquête, deux disparitions supplémentaires auraient été signalées depuis la fin du mois juillet. Il s’agirait de deux sans domicile fixe de nationalité étrangère, dont l’un aurait eu des liens avec le principal suspect.
Les quatre victimes identifiées s‘appelaient Abdallah, Amir, Sami et Franz. Les invisibles de Choisy. La disparition de ces hommes, LGBT, sans-abri ou sans-papiers pour certains – soit un triple facteur d’invisibilisation – n’a provoqué aucun émoi. Leurs corps se sont décomposés dans l’eau des jours durant. Toujours d’après une source proche du dossier, aucun dragage approfondi de la Seine n’a pour l’heure été conduit par les services d’enquête de la brigade criminelle de Paris pour tenter de rechercher d’autres victimes éventuelles.
Un cinquième corps sans vie de sexe masculin a été repêché par la brigade fluviale le 26 août à quelques kilomètres en aval de Choisy-le-Roi, au niveau du Quai de Charenton à Charenton-le-Pont. Contacté par l’Humanité, le parquet de Créteil précise qu’aucun lien n’est établi avec la première affaire. S’agissant des quatre premiers corps, la piste des suicides est écartée et le résultat des autopsies a motivé l’ouverture d’une seule et « même enquête criminelle du chef de meurtres en concours », a indiqué le parquet dans un communiqué. La piste de crimes en série à caractère homophobe est sérieusement envisagée.
Un endroit occulté
L’auteur présumé, un homme SDF de nationalité étrangère d’une vingtaine d’années, a été interpellé le 20 août, puis mis en examen pour meurtres en concours et placé en détention provisoire quatre jours plus tard. Durant sa longue garde à vue, il a fait usage de son droit au silence. L’intéressé est toujours présumé innocent à ce stade de l’enquête. Il aurait vécu plusieurs mois dans un local technique départemental désaffecté, à proximité du lieu où ont été retrouvés les corps. Très vite, la presse a souligné sa nationalité, tunisienne, invoquant les liens que les victimes auraient pu nouer avec lui, à coups d’allusions intimes qui confinent au sensationnalisme.
Tout comme Abdallah, ressortissant algérien de 21 ans disparu le 26 juillet, Amir, Tunisien de 26 ans disparu 5 jours plus tard, aurait trouvé refuge dans ce même squat en compagnie du suspect. Tous deux auraient vécu une sexualité LGBTQ +, d’après une source proche du dossier. Pour Sami (21 ans), l’histoire est différente. Résidant à Choisy-le-Roi, ce jeune homme de nationalité algérienne aurait disparu entre le 4 et 5 août après être passé aux abords du squat. Franz, un Français de 48 ans domicilié à Créteil, dont l’homosexualité a été confirmée par l’enquête, aurait hébergé l’une des deux premières victimes. Ses proches étaient sans nouvelles de lui depuis le 11 août.
Voilà une affaire qui en dit long sur le manque d’attention au sort subi par les membres de la communauté LGBTQ + et celles et ceux qui sont désignés comme « marginaux ». Revenons au Quai Voltaire. Un lieu de cruising gay, de squat pour sans-abri et/ou sans papiers, mais aussi un point de deal occasionnel. Tous ces univers s’entremêlent. « On parle de conditions d’habitat dégradées, de lieux stigmatisés. Un lieu de tabou », décrit à l’Humanité Laurent Gaissad, socio-anthropologue, spécialiste des questions LGBTQ +.
Un utilisateur de l’application de rencontres gay Grindr, qui souhaite garder l’anonymat, nous a confié l’expérience nocturne qu’il a vécue là-bas : « Les gens qui y viennent n’assument pas forcément leur homosexualité, c’est ici qu’ils y dévoilent leur véritable attirance. La journée, c’est un coin assez tranquille où tout le monde vient manger et se poser. Le soir, ça se transforme. »
De nombreux habitants de la commune n’avaient, jusqu’à la découverte des corps le 13 août, pas pris conscience de l’existence de ce coin de drague. Un endroit occulté. Les hommes qui fréquentent ces points de rencontre sont « toujours des habitués, explique Régis Schlagdenhauffen, maître de conférences à l’EHESS. Ils viennent à dessein pour une satisfaction anonyme, rapide et non engageante. Tout se fait de manière silencieuse, dans la communication non verbale, par le regard. Souvent des pipes, parfois du sexe anal. » Au Quai Voltaire, pas d’éclairage public. Le noir complet. Le débroussaillage opéré après le démarrage de l’enquête tout au long de la berge laisse penser que l’entretien n’avait pas été effectué depuis quelque temps.
Pourquoi si peu de considération pour les victimes ?
Les rails du RER C longent la zone. C’est d’ailleurs à bord du Transilien qu’un usager a aperçu, par hasard depuis sa fenêtre, un corps flotter dans la Seine, avant de donner l’alerte, le 13 août. Une fois sur place, les policiers n’ont pas découvert une, mais quatre victimes. Tel est le point de départ de l’affaire des meurtres en série de Choisy-le-Roi, plus de deux semaines après la première disparition. Selon un document consulté par l’Humanité, l’Assistance support et action sociale à la population (ASASP), organisme de lutte contre l’exclusion sociale, avait alerté la police municipale de Choisy dès le 11 août.
Dans ce document transmis par voie électronique, les travailleurs sociaux s’inquiètent de « la fréquentation du quai Voltaire à partir de minuit. Cet endroit est devenu un lieu de rencontre pour un public majoritairement LGBT en quête de relations intimes. Compte tenu des risques d’intimidation ou d’agressions ciblant cette population, il nous semble essentiel que vous assuriez un suivi. » Les corps ont été découverts deux jours plus tard, fortuitement.
« Choisy est victime de cette affaire et n’a pas créé ce fait divers », a osé déclarer au Dauphiné Libéré le Maire de la ville, Tonino Panetta (SE, ex-LR). L’édile a également estimé que les corps auraient pu dériver d’assez loin. De quoi évacuer toute responsabilité de la ville dans l’abandon de ces personnes vulnérables. Le 9 avril, l’ASASP avait sensibilisé les élus locaux sur la situation au Quai Voltaire. Contactée par l’Humanité, la municipalité n’a pas donné suite.
Pourquoi ces victimes ont-elles reçu si peu de considération ? « Car ce sont en partie des Arabes LGBT qui ont été assassinés », s’indigne Terrence Khatchadourian, secrétaire général de STOP homophobie. Son association s’est constituée partie civile et a lancé un appel à témoin. Dans son communiqué, il est rappelé que « si le mobile n’est pas encore établi, plusieurs sources proches du dossier évoquent l’hostilité de l’accusé à l’encontre de l’homosexualité dans un contexte marqué par un discours religieux rigoriste ».
« Si le parquet refuse de caractériser l’homophobie en tant que circonstance aggravante, dans ce cas, la justice ne comprend rien à ce dossier. Ce serait une justice aveugle, qui ne répare pas, prévient Maître Étienne Deshoulières, avocat de STOP homophobie. On fait de cette affaire un simple fait divers. Si c’étaient des chefs d’entreprise blanc originaires de Versailles, les choses auraient été différentes. »
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