mathilde capone, cinéaste : « La communauté LGBTQI vit un énorme backlash »

Titulaire d’une maîtrise en anthropologie, mathilde capone s’est d’abord saisi de la caméra pour rendre ses recherches accessibles aux personnes des communautés autochtones auxquelles iel a consacré ses premiers travaux. D’abord via la photo, sa passion de toujours, puis via le cinéma, iel documente depuis son arrivée à Montréal les lieux de vie de la communauté Queer. Éviction, son deuxième long-métrage retrace l’expulsion d’un collectif queer de son lieu d’habitation. Il a reçu le Prix du public aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal en 2023.

Pourquoi avoir filmé la collocation queer de Parthenais, à Montréal ?

Le film Eviction a été tourné dans l’urgence, à cause de l’expulsion imminente du lieu. À l’automne 2021 une lettre nous annonçait la reprise de logements par les nouveaux propriétaires du lieu. J’ai senti la nécessité de garder une trace de ce qui se vivait ici pour participer à la mémoire de nos lieux queers, qui peuvent souvent tomber dans l’oubli faute d’archives et de documentation sur les liens et les solidarités qui s’y sont tissés. Ce film est le portrait d’une communauté qui perd de plus en plus de lieux car elle est parmi les premières victimes de la crise du logement qui sévit au Québec, où les « renovictions » (quand les propriétaires font des travaux pour pouvoir doubler ou tripler les loyers ensuite) chassent les plus fragiles.

Comment reliez-vous ce film à vos travaux précédents sur l’extractivisme, les communautés autochtones, le féminisme ?

Un an après mon arrivée au Canada, j’ai commencé à m’impliquer dans un collectif de solidarité internationale contre l’extractivisme. Nous avons développé le projet « des terres minées » en tournant des capsules vidéo avec une trentaine de femmes autochtones et allochtones. Elles racontent leur vision des impacts des projets extractifs qui les privent de leurs territoires et les résistances qu’elles y opposent dans des perspectives écologiques et féministes.

Dans ce travail, il est aussi question d’éviction et de la manière dont le capitalisme s’approprie les espaces, notamment ceux qui sont utilisés collectivement par des minorités. Tout mon travail consiste à penser les révolutions queer et trans et les questions de genre, de sexualité en lien avec une pensée décoloniale, antiraciste, anticapitaliste, anti-extractivisme.

Vos prochains projets sont-ils toujours en lien avec ces thématiques ?

Je travaille depuis trois ans sur un long métrage documentaire, la Maison des Rebelles, qui retracera la naissance du premier habitat communautaire pour lesbiennes vieillissantes de Montréal. Ces femmes ont décidé depuis 10 ans de s’organiser pour vieillir ensemble en mettant en commun des ressources, de l’entraide, du partage. Il s’agit d’une initiative très importante car quand on est lesbienne, on risque de retourner dans le placard si on va dans des maisons de retraite classique où il y a encore beaucoup d’homophobie et de transphobie. Le film parlera aussi des liens intergénérationnels entre lesbiennes. En effet, mon équipe est composée de jeunes lesbiennes queers qui partent à la recherche de leurs « grands-mères révolutionnaires » des années 80.

Est-ce que la communauté queer canadienne est impactée par les discours homophobes, transphobe et la répression en cours depuis le retour de Trump au pouvoir aux États-Unis ?

L’arrivée de Trump aux États-Unis s’inscrit dans un contexte mondial de montée du fascisme et de la droite conservatrice, qui menace directement les possibilités d’existence des queers et des trans. On observe une montée de la haine envers ces communautés, une hausse d’homophobie et surtout de transphobie et de transmisogynie dans nos rues, dans nos écoles, dans nos institutions. On vit un énorme backlash. Le contexte socio-politique permet la libération de discours et d’actes qu’on ne voyait plus. Aujourd’hui, des lesbiennes évitent de se tenir la main en public. De jeunes trans se font harceler et insulter. Des artistes trans canadien.nes se voient refuser l’entrée aux États-Unis pour des tournées pourtant programmées.

De l’autre côté de la frontière, le recul des droits des personnes trans est monstrueux : des hôpitaux cessent d’offrir des soins d’affirmation de genre, des prisonnier.ères trans sont transféré.es dans des prisons pour personnes du genre opposé, des nouveaux passeports sont envoyés aux personnes trans indiquant un genre qui n’est pas le leur, et on efface l’histoire trans – notamment en faisant disparaître des ressources en ligne et en réécrivant des événements comme la révolte des clients du bar gay new-yorkais Stonewall Inn contre le harcèlement policier qui a enclenché le mouvement militant et politique LGBT en juin 1969. C’est catastrophique.

Et il est tout à fait possible que dans quelques années, on vive un tel recul partout en occident. Le terrain est préparé pour ça. Mais nos communautés ont toujours fait preuve de résilience, de résistance et de force face à la violence.

Avant de partir, une dernière chose…

Contrairement à 90% des médias français aujourd’hui, l’Humanité ne dépend ni de grands groupes ni de milliardaires. Cela signifie que :

  • nous vous apportons des informations impartiales, sans compromis. Mais aussi que
  • nous n’avons pas les moyens financiers dont bénéficient les autres médias.

L’information indépendante et de qualité a un coût. Payez-le.
Je veux en savoir plus

Информация на этой странице взята из источника: https://www.humanite.fr/societe/donald-trump/mathilde-capone-cineaste-la-communaute-lgbtqi-vit-un-enorme-backlash