Anouk Ricard, autrice de BD : « Le boycott est le seul moyen de pression dont nous disposons »

À 54 ans, Anouk Ricard a su, en digne héritière des Nuls et des Monty Python, séduire tous les âges par son humour absurde, son trait doudou et son sens de la parodie. En 2023, elle remportait déjà à Angoulême un prix spécial pour son album Animan.

Cette année, elle a été couronnée du Grand Prix, la récompense suprême décernée pour l’ensemble de son œuvre. L’artiste à la personnalité discrète ne souhaite pas devenir un porte-étendard pour toute une profession, mais elle entendait témoigner du ressenti global des auteur.ices qui veulent avoir leur mot à dire sur l’avenir d’un festival dont ils se sentent de plus en plus exclus.

Qu’est-ce qui vous a décidé à signer l’appel au boycott ?

L’idée d’un boycott n’est pas nouvelle. Je n’ai pas du tout l’impression d’initier le mouvement mais plutôt d’être portée par une colère qui monte d’année en année et qui a déjà failli exploser lors du dernier festival. Il faut que ça change. Si, en prenant la parole, il y a une chance que l’association du FIBD nous écoute et décide d’ouvrir un appel à projets, je n’hésite pas une seconde et j’irai jusqu’au bout. Le boycott est le seul moyen de pression dont nous disposons en tant qu’auteur.ices.

En tant que Grand Prix, qu’implique concrètement une telle décision ?

Le Festival d’Angoulême reste une référence et les prix sont une sorte de consécration, d’autant plus ce Grand Prix, décerné par un vote d’auteu.ices. C’est la meilleure des reconnaissances. Mais, au moment de la remise, je me sentais déjà prise entre deux feux, car je partage évidemment les griefs des auteur.ices contre le festival. Ça aurait dû être une fête et ça n’était pas vraiment le cas. Quitte à renoncer à une exposition, en signant l’appel au boycott, j’espère simplement que ma voix va servir à porter plus haut.

Quels sont les griefs des auteur.ices contre le festival ?

Les auteur.ices devraient être au cœur d’un festival de cette envergure. Or, j’ai toujours trouvé que les conditions d’accueil dans ce festival étaient moins bonnes que dans d’autres manifestations mais c’était compensé auparavant par la richesse des expositions et aussi parce que c’est le seul festival de BD réellement international.

Maintenant, tout est plus cher, il y a moins d’expos. Pour autant, les auteur.ices ne sont pas considéré.es ni consulté.es pour aucune décision et ce sont nos éditeurs qui payent pour notre venue. Objectivement, c’est presque le pire festival, mais tout le monde y va parce que c’est le plus gros et que c’est « normal » d’y aller. C’est aussi une des rares occasions de nous retrouver, car la plupart des auteur.ices, comme moi, ne vivent pas à Paris

Que reprochez-vous à la gestion du festival ?

L’enquête parue dans l’Humanité magazine est venue pointer tout ce dont on parle depuis longtemps, que ce soient les dérives mercantiles ou les manques de transparence de la société 9e Art +. Et puis il y a surtout eu l’affaire Chloé. Ça a été la goutte d’eau. Parce que cette histoire, ça va au-delà des affaires de fric. Quand j’ai appris que la directrice artistique Marguerite Demoëte était en burn-out, et que Franck Bondoux voulait la recaser contre son gré à la jeunesse, c’était comme la preuve en direct de ce management toxique.

À quel point le traitement de la directrice artistique a-t-il influencé votre décision ?

Beaucoup, parce que ça me dégoûte. Je l’avais trouvée très pro lors de notre rencontre. C’est la seule de toute l’équipe de 9e Art + à m’avoir envoyé un message après le festival, avant qu’elle ait ses soucis. De plus, changer presque tous les ans de direction artistique, c’est le signe que quelque chose ne va pas.

L’affaire Chloé pose le problème des VSS (violences sexistes et sexuelles). Vous sentez-vous concernée ?

Dans mon travail, le genre n’entre pas vraiment en compte. En revanche, je me sens proche de la cause des femmes, parce que j’en suis une et que j’ai bien conscience de l’étendue du problème que pose le patriarcat.

Vous sentez-vous soutenue par vos éditeurs ?

Je n’aurais sans doute pas signé si je n’avais pas été soutenue par des gens en qui j’ai confiance et surtout si je n’avais pas ressenti ce mouvement de fond qui vient des auteur.ices, mais aussi de mes éditeurs, et plus largement de tout un milieu professionnel. Le plus incroyable, c’est que Franck Bondoux ne se remette pas une seconde en question. Il doit habiter sur une autre planète, je ne vois pas d’autre explication.

Si un appel à projets était finalement ouvert, iriez-vous au festival ?

Ça dépend de ce qui sera décidé pour l’année prochaine. Même avec un appel à projets, pendant deux ans, 9e Art + aura encore logiquement les rênes de l’événement. J’irai seulement si je me sens portée par une nouvelle dynamique ou pour soutenir mes éditeurs.

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