La déesse de la Sagesse aimerait bien intervenir pour aider Reda, mais elle ne peut pas grand-chose dans son costume de pierre. L’homme est toxicomane ; il a piqué dans le portefeuille de son cousin pour acheter de l’héroïne. Alors, pour se faire pardonner, Reda décide de rembourser Chatila en se prostituant, sous le regard triste d’une statue d’Athéna.
L’argent dérobé devait servir à acheter des faux passeports aux deux Palestiniens pour rejoindre l’Allemagne. Ils ont quitté le Liban depuis un certain temps déjà, dans l’optique d’une vie meilleure, en Europe, mais demeurent captifs de la cité grecque, empêtrés dans les galères. Voler les habitants ne suffit plus : ils doivent trouver une autre combine pour accélérer leur départ.
La première incursion du cinéaste palestino-danois Mahdi Fleifel dans la fiction est une réussite. Présenté à la Quinzaine des cinéastes, à Cannes, en 2024, Vers un pays inconnu en impose, notamment grâce à la solidité du duo de comédiens. Ils incarnent des personnages usés par leur désir d’ailleurs, logeant dans un squat.
Rares sont les moments d’accalmie
L’un, crâne rasé, est l’initiateur de ce périple. Il emploie la manière brute et fait preuve d’ingéniosité. À l’inverse, le second se révèle plus fragile et plus sensible, en apparence seulement. Certes, le film ne manque pas de poncifs, mais jamais ils ne gênent la progression du récit. Les comparses se retrouvent de plus en plus prisonniers d’un destin qui les enferme, celui d’un peuple voué à l’exil.
« Le destin des Palestiniens est de ne pas finir là d’où ils viennent, mais dans un endroit inattendu et lointain », note une citation d’Edward Saïd apparaissant au début du film. S’ensuit une séquence en super-huit, dans laquelle Reda et Chatila surplombent Athènes, dans un unique épisode d’émerveillement. Sinon, la cité millénaire ne se présente pas sous un jour radieux, même capturée en pellicule.
Le cadrage confine le binôme dans des rues sans fin, comme un interminable labyrinthe, loin des coins touristiques. Pour preuve, l’adolescent de treize ans qui croise un temps leur chemin refuse de se rendre à l’Acropole. Les symboles de la démocratie échouent ; il s’agit pour les protagonistes de survivre, quitte à se servir du désespoir d’autres réfugiés.
Rares sont les moments d’accalmie dans ce thriller impitoyable. En dehors de la scène inaugurale, il faut attendre le dernier tiers du long métrage pour voir l’urgence ralentir quelques minutes. Les cousins ont trouvé de l’aide auprès d’un piètre dealer, Abu Love.
Un matin, alors que tout le monde est endormi, il récite de sa voix excédée, un poème de l’écrivain palestinien Mahmoud Darwich, « Le masque est tombé ». « Tu n’as pas de frères, mon frère. Tu n’as ni château, ni eau, ni médicaments, ni ciel, ni sang, ni voile », débite-t-il. Les mots répétés font résonner l’histoire de la Palestine, celle d’une population apatride et son errance perpétuelle. Pas question de s’incliner pour autant, la poésie se révolte par un sublime : « Assiège ton siège ! »
Vers un pays inconnu, de Mahdi Fleifel, Royaume-Uni-Allemagne-France-Grèce-Pays-Bas, 1 h 46, en salles le 12 mars 2025.
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