Conflit d’intérêts, opacité des flux financiers… Le football mis en danger par la multipropriété

Le phénomène n’est pas nouveau mais il ne cesse de s’amplifier. De plus en plus de clubs français et européens sont concernés par la multipropriété. Appelé MCO en anglais (multi-club ownership), ce modèle économique consiste pour un investisseur ou une entité à posséder plusieurs clubs au sein d’une holding au sommet de laquelle se trouve un club phare à l’image de Manchester United (Ineos), Chelsea (BlueCo) ou l’AC Milan (RedBird).

Une pratique qui soulève de nombreuses critiques en raison des conflits d’intérêts, de l’opacité des flux financiers et des risques économiques encourus par les clubs, parfois abandonnés comme de vieilles chaussettes par des fonds d’investissement, ou lourdement endettés à l’image de l’Olympique Lyonnais (Eagle Football Group).

La multipropriété concerne 13 % des clubs européens

Manchester City est l’exemple emblématique de cette financiarisation du football. Avec douze clubs répartis dans le monde dont celui de Troyes (Ligue 2), le club anglais et sa holding City Football Group, qui dépend du fonds souverain d’Abou Dhabi, sont à la tête d’une véritable multinationale. Selon l’UEFA, la multipropriété concernerait 13 % des clubs du Vieux Continent de première division. En Ligue 1, onze clubs ont déjà été rachetés par des investisseurs étrangers comme Strasbourg (BlueCo) ou l’OGC Nice (Ineos).

« C’est un phénomène croissant qui ne va pas s’arrêter de sitôt, compte tenu de la santé économique du football européen et des apports en capitaux que génère la multipropriété », explique l’économiste du sport Jérémie Bastien, spécialiste de la financiarisation du football. Pour « lutter contre les dérives de la multipropriété » une proposition de loi transpartisane, portée le député Éric Coquerel (LFI) mais qui regroupe une quinzaine de députés cosignataires, va d’ailleurs être déposée le 16 septembre.

Pour les fonds d’investissement, la multipropriété n’a en effet que des avantages. Elle permet une mutualisation des risques, des synergies et des économies d’échelle en exploitant un vivier de clubs, dont les meilleurs joueurs remontent à moindre coût vers le club phare, avec pour objectif de générer des plus-values futures. Une vassalisation qui permet aussi au club leader de conforter sa position dominante au sommet du football européen.

La frilosité de l’UEFA

Au-delà des problèmes d’équité, la multipropriété pose aussi des questions d’intégrité des compétitions. Si toutes les ligues en Europe l’interdisent dans leurs championnats pour éviter tout conflit d’intérêts entre deux clubs qui seraient détenus par un même propriétaire, l’UEFA, malgré son article 5, censé garantir l’intégrité des compétitions, est bien plus souple.

En Ligue des champions, les conflits d’intérêts se sont multipliés ces dernières années avec, par exemple, la présence en 2017-2018 de Salzbourg et Leipzig appartenant à la galaxie Red Bull ou celle de Manchester City et Gérone (City Group) en 2024-2025. Idem en Ligue Europa avec Manchester United et Nice (Ineos), la saison dernière.

À chaque fois, les clubs ont trouvé la parade pour disputer ces compétitions, avec la bénédiction de l’UEFA, en modifiant la structure de leur actionnariat ou la gouvernance, mais en conservant les mêmes actionnaires, donc sans dissiper tous les doutes.

La confédération européenne donne aussi la possibilité de reléguer une des deux équipes dans une compétition inférieure. En 2023-2024, le club belge de l’Union Saint-Gilloise a ainsi été inscrit en Ligue Conférence pour ne pas disputer la Ligue Europa avec Brighton, club également détenu par le Britannique Tony Bloom.

« La frilosité dont fait preuve l’UEFA pour réglementer la multipropriété s’explique par le conflit d’intérêts dans lequel elle se trouve, précise Jérémie Bastien. Il lui est difficile de sanctionner des clubs et donc des investisseurs qui contribuent au développement du football européen et de ses revenus, dont elle jouit aussi. »

Opacité des flux financiers et petits arrangements

La MCO pose aussi des problèmes de transparence financière. « Dans la même galaxie, des clubs peuvent s’entendre sur des transferts en ne respectant pas les prix du marché, en sous-estimant la valeur des joueurs, afin de passer sous les radars des régulations financières européennes, ce qui pose des problèmes d’équité entre les clubs, relève l’universitaire. Par ailleurs, il peut y avoir aussi des flux financiers opaques entre les différents clubs d’un même conglomérat. »

Pour celui qui est aussi membre de la commission fédérale de contrôle des clubs, cette proposition de loi est un premier pas vers une meilleure régulation financière du ballon rond et pourquoi pas vers la notion d’exception sportive. « Quand on voit à quel point la DNCG (le gendarme financier du football français – NDLR) a influencé l’évolution du fair-play financier européen, souligne l’économiste, c’est une bonne chose que la France se saisisse de cette problématique pour lancer le débat au niveau européen. »

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