Violette Dorange : « Cet engouement médiatique, c’était comme une victoire »

Benjamine du Vendée Globe 2024-2025, bouclé en 90 jours à bord de DeVenir, un Imoca d’ancienne génération à tout petit budget, Violette Dorange a reçu un accueil triomphal à son retour aux Sables-d’Olonne en février.

Devenue co-skippeuse de Samantha Davies pour la saison 2025 sur un voilier doté de foils (Initiatives-Cœur), elle publie son carnet de bord Mon premier Vendée Globe. Avant de prendre le départ de la transat café l’Or, elle s’est confiée à l’Humanité.

Comment est venue l’idée de ce carnet de bord ?

Violette Dorange

Skippeuse

J’ai toujours écrit sur des carnets depuis que je suis toute petite. Pour le Vendée Globe, je savais que j’avais 90 jours devant moi… C’était ma petite routine quotidienne, un moment de décompression où je faisais le point sur ma course, les réglages, mes émotions, ce que je traversais, les objectifs à venir aussi…

Parfois, dans les moments durs, je me remotivais dans ce carnet, je me disais : « Bon, aller, faut pas que je lâche ! » J’analysais pourquoi j’avais eu peur. Donc voilà, c’était un moyen de garder le moral, de garder une trace aussi de ce Vendée Globe.

Et les dessins, c’est une vieille habitude aussi ?

Non, c’était la première fois que je dessinais en mer. Je faisais des dessins à certains moments, mais c’était assez rare quand même. Sur les premiers jours du Vendée Globe, je n’avais pas encore cette habitude de dessiner, mais très rapidement, j’ai pris le rythme.

J’avais une petite boîte avec plein de petits crayons de couleurs. Je pensais que si je publiais un jour ce carnet, on les enlèverait car ce sont des dessins très simples, mais la maison d’édition a été d’accord pour qu’on garde tout, et ça c’est trop chouette, parce que c’est mon vrai carnet, quasiment à l’identique. On a juste enlevé les fautes ou les répétitions.

Au-delà de votre aventure, ce carnet ressemble aussi avec son glossaire, ses explications et ses dessins à un manuel de navigation à destination des 7 à 77 ans…

Vulgariser, simplifier, ça a toujours été un peu mon truc. Souvent on a l’impression que la voile, la météo, c’est hyper compliqué à comprendre alors que pas du tout… C’est assez simple en fait à dessiner, à raconter. Et les dessins expliquent beaucoup de choses !

Je n’ai pas voulu m’adresser à une génération en particulier. C’est le carnet d’une navigatrice pour les plus grands et puis les enfants seront peut-être plus attirés par les dessins pour comprendre comment on vit à bord.

Dans ce carnet, vous ne cachez pas vos émotions, les périodes de doutes…

Je raconte vraiment tout, les phases où je criais parce que ça n’allait pas, les phases où j’étais hyper heureuse. Quand on est seule en mer, on est traversée par plein d’émotions qui sont décuplées par ce qu’on vit. On passe par des moments durs, on donne toute l’énergie qu’on peut pour sortir de certaines situations…

Avez-vous ressenti la solitude ?

Je n’en ai pas trop souffert mais aux alentours du 60e jour, on commence à ressentir un petit manque, ça commence à être un peu dur d’être loin de tout. Paradoxalement, c’est un des moments de ma vie où je me suis sentie le plus proche de toute ma famille. Je les appelais tous les week-ends, j’envoyais régulièrement des messages vocaux à ma sœur, je les sentais proches de moi.

Et puis, ils m’avaient préparé plein de petites surprises à ouvrir dans le bateau, tout au long du tour du monde, qui m’aidaient beaucoup. Je savais qu’après avoir passé tel cap, il y avait une enveloppe pour moi. J’attendais ça avec impatience…

Comment le livre a été accueilli par vos proches ?

Ma mère l’a lu d’une traite, elle a pleuré à plusieurs reprises. Ce carnet, je l’avais gardé un peu caché à mon retour… Il y a plein de passages, où je parle un peu de mes proches, comment je vis toute cette expérience, etc. C’était assez émouvant que ma mère le lise parce que maintenant elle sait exactement ce que j’ai vécu pendant 90 jours… J’étais trop trop contente de pouvoir partager ça avec eux.

Dans le carnet de bord, vous expliquez que début janvier 2025 vous apprenez, en pleine mer, que vous allez intégrer le projet de Samantha Davies à votre retour alors que c’est elle qui vous a donné envie de faire de la voile…

Le jour où je l’ai appris, je n’arrivais plus à dormir, j’étais trop contente ! Sam, c’est mon idole depuis toute petite, elle m’avait signé un t-shirt sur l’épaule quand j’avais 7 ans… Déjà, essayer de pouvoir arriver au bout de ce Vendée Globe, c’était une chance incroyable, inespéré, alors en plus pouvoir enchaîner sur un beau projet comme ça, que j’admire depuis toute petite…

Le fait que ce soit un bateau qui soutienne une cause qui sauve des enfants, pour moi c’est magique (Mécénat Chirurgie cardiaque, association qui permet à des enfants de pays en voie de développement, atteints de malformation cardiaque, d’être opérés en France, NDLR) !

C’est trop émouvant de se dire que grâce à l’exposition qu’on donne à cette association et aux fonds qu’on collecte pendant nos événements sportifs, il y a des enfants sauvés, qui vont pouvoir vivre normalement et retourner auprès de leurs familles.

En termes de navigation ça a dû vous changer aussi de passer d’un Imoca de 2007 à dérives droites à un bateau doté de foils (2022), qui vole…

C’est comme si j’avais changé de catégorie. L’équilibre du bateau est vraiment différent. J’ai tous les réglages à réapprendre, ceux des pilotes automatiques, du foil… Il y a des capteurs un peu dans tous les sens que je n’avais pas sur mon bateau avant, plein de tensions à mémoriser en fonction de quelle voile, quel angle, etc. Il y a beaucoup plus de technologie en fait sur ce bateau.

Et puis naviguer avec Sam, une des femmes qui m’ont donné envie de faire de la voile… Au début, c’était un honneur et puis aujourd’hui c’est ma coéquipière. On est à fond pour cette course et on va donner le meilleur de nous-mêmes.

Voler c’est plus stressant ?

Au début, j’étais assez impressionnée du vol. Il y a des moments où ça fait des gros plantés, des moments où ça part en wheeling, c’est-à-dire que le nez du bateau se pointe vers le ciel… Au bout d’un moment, le bateau décroche aussi, donc je ne savais pas trop quelles étaient les limites du bateau. Mais, aujourd’hui, j’ai plus confiance et c’est surtout un nouveau challenge.

Comment avez-vous vécu le tourbillon médiatique à l’arrivée du Vendée Globe ?

Je suis trop contente d’avoir vécu ça, c’était fou cet engouement à l’arrivée. C’était comme une victoire pour tout notre projet, toute notre équipe. J’ai trouvé ça chouette de découvrir comment ça se passe, les studios de radio, les studios de télé, les loges, les plateaux, c’était assez rigolo. J’ai fait plein de belles rencontres aussi.

Dans ma vie de tous les jours, il y a des moments où des personnes viennent me voir et me disent des choses, c’est hyper émouvant, hyper touchant. C’est une chance d’avoir vécu tout ça. Mais, à un moment, mon planning est devenu surchargé, ça allait dans tous les sens et donc j’ai eu besoin de faire une petite pause cet été, de prendre 3 semaines de vacances pour me reposer et retrouver mes proches.

Ça m’a permis aussi me recentrer sur ma préparation de la transat avec Sam et sur les priorités de mes projets. Je ne peux pas être partout.

Allez-vous être moins présente sur les réseaux sociaux ?

Non, je ne veux pas arrêter les réseaux sociaux. J’ai adoré communiquer sur les réseaux sur ce Vendée Globe, c’est quelque chose que je fais depuis plusieurs années et j’adore partager mes aventures, être créative, monter les vidéos, etc. Je vais continuer, mais il faut juste que j’essaie de trouver un équilibre entre tout ce que j’ai à faire. C’est hyper important pour que je puisse me sentir bien et que je sois prête pour mes courses.

Au-delà de l’aspect médiatique, revient-on différente d’un tour du monde en solitaire ?

Au fond de moi, je sais maintenant que je peux passer trois mois seule en mer. J’ai découvert les mers du Sud, j’ai découvert plein d’océans, j’ai passé les 3 caps… Tout ça, c’étaient des choses complètement inconnues avant. J’ai appris sur moi aussi, je ne savais pas que j’étais capable de monter seule en haut du mât à 28 m, secouée par les vagues, pour réparer une avarie.

Je ne savais pas que j’étais capable de réparer ma colonne de winch 10 fois ou de traverser 5 tempêtes à la suite… Maintenant, quand je repars en mer, j’ai ça dans la soute à voile et ça me donne plus de confiance.

Avez-vous conscience d’être un modèle pour les jeunes filles qui aimeraient faire de la voile leur métier un jour ?

Ça me touche beaucoup quand on me dit ça… Je sais à quel point ça a été important pour moi de voir Samantha faire le Vendée Globe, Ellen MacArthur sur un trimaran ou Clarisse Crémer partir sur sa Mini-Transat… En les voyant, que je me suis dit : « Mais elles y vont ! En fait, peut-être que, moi aussi, je peux… » J’espère que ça peut toucher des petites filles qui aimeraient faire ce sport, mais qui se disent que c’est un peu masculin. Bah non, en fait… Si tu en as envie, vas-y et fonce !

Mon premier Vendée Globe de Violette Dorange, Gallimard, 224 pages, 25 euros

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