Procès du Canard Enchaîné : à la barre, deux clans irréconciliables s’affrontent autour des accusations d’emploi fictif

C’est une drôle de « mare aux canards » dans laquelle se débat la justice depuis le mardi 8 juillet. Deux des ex-dirigeants du Canard Enchaîné, Michel Gaillard et Nicolas Brimo, ainsi que le dessinateur André Escaro et sa compagne Edith Vandendaele sont poursuivi devant la 11e chambre du tribunal correctionnel de Paris, principalement pour abus de biens sociaux.

Une procédure initiée à la suite de la plainte en mai 2022 d’un des journalistes du Palmipède, Christophe Nobili, qui accuse la direction de l’hebdomadaire d’avoir octroyé, à partir de 1996, et pendant 25 ans, un emploi fictif à la compagne du dessinateur, pour que celui-ci, malgré son départ en retraite, continue d’envoyer ses petits « cabochons », afin d’égayer la page 2 du journal.

Un emploi fictif au Canard ! ? L’accusation a provoqué un tremblement de terre dans le milieu politico-médiatique, d’autant qu’elle était portée par l’un de ceux qui, cinq ans plus tôt, avait révélé, dans les colonnes du même journal, les emplois fictifs de Penelope Fillon, bouleversant la campagne présidentielle de 2017. Mais elle a surtout fait l’effet d’une bombe dans la rédaction du journal satirique, toujours profondément divisée aujourd’hui. Des divisions qui se sont étalées à la barre pendant trois jours, avant les réquisitions et les plaidoiries, attendues ce vendredi 11 juillet.

Edith était « une souffleuse d’idées »

« C’est révoltant, humiliant et injuste, de se retrouver accusé par quelqu’un qu’on a embauché et pour qui on a de l’affection et de l’estime », a lâché mercredi Michel Gaillard, 81 ans, président du Canard de 1992 à 2023. Pour l’ancien patron, il ne fait aucun doute qu’Edith Vandendaele effectuait un vrai travail, aux côtés d’André Escaro – la question clé du procès. « Elle lisait la presse, je crois qu’elle écoutait la radio. Elle trouvait la petite astuce, le bon mot, elle était une souffleuse d’idées », détaille Michel Gaillard, pour tenter d’accréditer la thèse de la défense, résumée dans cette phrase : « sans Edith, pas de cabochons ».

À l’entendre, l’apport cette dernière était donc plus substantiel que celui décrit par André Escaro lui-même aux enquêteurs : « Edith m’apportait un verre de Côtes-du-Rhône ou un casse-croûte, ça remontait le moral des troupes. C’était une contribution morale de sa part ! »

Au représentant du parquet qui lui rappelle ces mots, Michel Gaillard assure qu’il s’agissait simplement d’« une plaisanterie un peu macho ». Pourtant, dans ses propres colonnes, la direction du journal avait reconnu, en août 2022, « un montage qui peut paraître acrobatique » à propos de l’embauche d’Edith Vandendaele. Alors le ministère public insiste : n’était-ce pas une façon de faire « plaisir à un ami » ? « J’en ai beaucoup, des amis. S’il fallait que j’embauche leur femme pour leur faire plaisir, je n’aurais pas fini ! » plaisante le retraité, à la confortable pension de 300 000 euros annuels.

« Il y a beaucoup d’immatériel dans notre travail »

Interrogé dans la foulée, Nicolas Brimo a moins envie de rire. Entré au Canard en 1972, il en était devenu administrateur délégué en 1993, en remplacement d’André Escaro. À la barre, il dénonce l’enquête « uniquement à charge » de la brigade financière, le « mépris social » du parquet à l’encontre d’Edith Vandendaele et rappelle que tous les journalistes de l’hebdomadaire pouvaient rémunérer, sur la base de la confiance, des pigistes voire, suggère-t-il, des informateurs.

« Il y a beaucoup d’immatériel dans notre travail. Combien vaut une bonne info, qu’on obtient trois semaines avant les autres ? Ou un dessin ? Difficile à dire. D’autant que certains, ceux qui ont du talent, peuvent travailler très vite. » « C’était quoi le talent d’Edith Vandendaele ? » tente de recentrer la présidente. « D’aider André Escaro à connaître l’actualité », répond Nicolas Brimo.

Dans les travées, plusieurs membres de la rédaction ne perdent pas une miette de tous ces échanges. Mais la fracture semble bel et bien consommée entre les tenants de la « Vox Nobili », selon l’expression condescendante de l’avocat du Canard Enchaîné, Me Didier Leick (curieuse partie civile clairement rangée du côté de la défense), et les partisans du duo Gaillard-Brimo, seuls à comparaître physiquement – le dessinateur, âgé de 97 ans, et sa compagne, de vingt ans sa cadette, ont été exemptés pour raisons médicales.

Une faille béante entre les témoins et les parties civiles

Jeudi 10 juillet, le défilé des témoins d’un côté (tous appelés par la défense), et celui des parties civiles, de l’autre, aura donné à voir cette faille béante. Ancienne journaliste du Canard pendant 14 ans, devenue depuis Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, Dominique Simonnot est venue donner son point de vue, car elle a été « choquée » par le livre de Christophe Nobili, « Cher Canard », publié en 2023.

« Cette affaire, c’est une histoire cruelle, une histoire d’enfants gâtés », qui trouverait sa source, selon elle, dans « l’amertume » conçue par le journaliste de ne pas avoir été nommé rédacteur en chef adjoint du journal. « Michel et Nicolas ont donné leur vie au Canard, ils sont partis en laissant un trésor de guerre de 130 millions d’euros… Je ne comprends pas comment Christophe a pu leur faire ça. »

D’autres – et pas des moindres – comprennent mieux. Claude Angeli, 93 ans, 54 ans de Canard, dont 30 comme rédacteur en chef, a dit être « tombé de l’armoire », quand il a appris que la compagne d’Escaro était salariée du journal. « J’étais stupéfait que le Canard pratique ce genre de combine. Ce n’était pas une escroquerie monumentale, mais c’était contraire aux valeurs du journal. Quand on se permet de donner des leçons, il vaut mieux être exemplaire. » Pas monumentale, mais chiffrée tout de même à 3 millions d’euros par le parquet, 1,45 million d’euros au final entre 2010 et 2022, les faits avant 2010 étant prescrits.

Christophe Nobili attend une « réparation morale et financière » pour le Canard

Ancienne secrétaire de rédaction du Canard, Claudine Alizon s’est constituée partie civile pour « essayer de comprendre ». Elle se souvient avoir vu Christophe Nobili, « qui n’était pas un ami mais un simple collègue », « se faire dégommer, bien avant sa plainte, à partir du moment où il avait créé une section syndicale (SNJ-CGT – NDLR) au Canard ». Entendu en dernier, ce jeudi 10 juillet, le journaliste n’a même pas eu le temps de rappeler cet épisode. « Satisfait » que ce procès ait « enfin » lieu, Christophe Nobili a dit attendre avant tout une « réparation morale et financière » pour son journal.

« Ce n’est pas parce que le Canard Enchaîné est un journal riche qu’on a le droit de détourner 3 millions d’euros », appuie-t-il, suggérant que le titre de Une choisi lors de l’affaire Fillon («25 ans de labeur sans laisser de trace ») aurait pu résumer la situation d’Edith Vandendaele, « profiteuse sans vergogne qui n’est même pas venue s’expliquer ». « Elle a été fictive pendant 25 ans au Canard Enchaîné, elle est aussi fictive devant ce tribunal », cingle-t-il.

« Il est temps que notre rédaction passe à autre chose », estime toutefois Christophe Nobili. Pas sûr que la décision de la 11e chambre, qui devrait être mise en délibéré à l’issue de l’audience de vendredi, ne suffise à tracer ce chemin.

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