Le procès de deux anciens dirigeants du Canard enchaîné, soupçonnés d’avoir fourni un emploi fictif à la compagne d’un de leurs dessinateurs, s’ouvre ce mardi 8 juillet devant la 11e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Sur le banc des accusés, le dessinateur André Escaro, mais également sa compagne, Édith Vandendaele, l’ex-président de l’hebdomadaire satirique, Michel Gaillard, et son ex-directeur général, Nicolas Brimo.
En 2022, Christophe Nobili, l’un des journalistes à l’origine des révélations sur les emplois fictifs de l’épouse de François Fillon pendant la campagne présidentielle 2017, dénonçait l’existence d’un emploi fictif présumé au Canard enchaîné, sa propre rédaction. Pendant vingt-cinq ans, Édith Vandendaele aurait été rémunérée par le journal sans y travailler. Durant l’enquête qui a suivi, André Escaro a expliqué aux enquêteurs que, parti à la retraite en 1996, il avait néanmoins continué à envoyer chaque semaine des dessins au journal, selon un accord négocié avec les dirigeants : c’est sa compagne, qui lui apportait « une contribution morale et technique à la préparation des caricatures », qui était rémunérée.
« J’aimerais bien que cet argent serve aux pigistes »
Le préjudice a été évalué à près de 1,5 million d’euros entre 2010 et 2022, période retenue par les enquêteurs, les faits commis auparavant étant prescrits. Un « choc », un « sentiment de trahison » pour Christophe Nobili, qui découvrait un détournement plus important que dans l’affaire Fillon. « On donne des leçons à la terre entière, le Canard passe pour un exemple de probité, d’exemplarité et de transparence, ce qu’il est en tant qu’institution, poursuit-il. Mais quand tu as deux dirigeants qui piétinent nos valeurs pour favoriser la femme d’un copain, tu te sens trahi. Quand on fait ce qu’on fait, on ne peut pas accepter d’avoir des cadavres dans le placard. »
Délégué syndical SNJ-CGT, Nobili a dû faire face à une forte opposition de sa direction, qui a tenté de le licencier. Sans doute n’ont-ils pas mesuré la chance que ce soit « quelqu’un de l’intérieur » qui ait découvert et révélé l’affaire. La procédure de licenciement a été invalidée par l’inspection du travail, et le journaliste, s’estimant victime de discrimination syndicale, a saisi le tribunal des prud’hommes de Paris, qui a reconnu la discrimination en mars dernier et condamné Brimo et Gaillard à lui verser 10 000 euros de dommages et intérêts chacun. Ce qu’il attend aujourd’hui, c’est une « réparation morale et financière » : « Trois millions d’euros ont été détournés (en comptant la période prescrite – NDLR), et même si le Canard est un journal riche, il n’y a aucune raison qu’on ne les récupère pas. J’aimerais bien que cet argent serve aux pigistes, par exemple… »
Selon les parties civiles (six actionnaires minoritaires du journal, dont Nobili), la direction actuelle a déposé plusieurs recours en nullité, une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) sur les conditions de l’audition d’Escaro par la police… Elle remettrait même en cause la constitution de partie civile de membres de la rédaction, non seulement celle du syndicaliste CGT, mais aussi celle de « quelqu’un comme Claude Angeli, qui incarne les valeurs du journal », selon Nobili, qui ne comprend toujours pas que la direction, ancienne et actuelle, ferme les yeux, alors que l’affaire a « floué les salariés, la caisse de retraites, la Sécu et les impôts » : « Le Canard c’est le Canard, les voyous c’est les voyous. »
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