On vous résume la polémique qui ébranle le Festival de la bande dessinée d'Angoulême, menacé de boycott

Le célèbre Festival de la bande dessinée d'Angoulême est dans la tourmente. Les appels au boycott se multiplient de la part d'auteurs et d'éditeurs contre l'événement, après la reconduction de la société 9eArt+, très contestée, comme organisatrice du festival charentais. Ce rendez-vous annuel, incontournable du milieu de la BD, "est en train de mourir", a déploré sur France Inter la dessinatrice Florence Cestac, mardi 11 novembre. Avec une vingtaine d'autres lauréats du Grand Prix d'Angoulême, l'artiste a signé lundi une tribune dans le journal L'Humanité, intitulée "Le Festival de la bande dessinée d'Angoulême est en danger de mort". 

"On aimerait que les gens de 9eArt+ quittent la direction de ce festival", défend Florence Cestac. Selon la dessinatrice, "les auteurs, les éditeurs… personne n'est content de la gestion de ce festival. Donc il y a un moment où il faut que ça s'arrête." Franceinfo revient sur cette crise qui met en péril les futures éditions de l'événement.

Une reconduction très contestée de 9eArt+ à l'organisation

Né en 1974, le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême (FIBD) est organisé depuis 2007 par l'entreprise 9eArt+. Au printemps, l'association propriétaire du festival avait mis fin au contrat de la société après 2027, sur fond de pression de ses financeurs publics et d'appels au boycott, notamment publiés par L'Humanité. L'association avait ensuite fait savoir qu'elle allait ouvrir à la concurrence la délégation de l'organisation de l'événement, à partir de 2028, via un appel à projets. En juillet, 9eArt+ avait annoncé le retrait à cet horizon de son directeur décrié, Franck Bondoux, tout en déclarant qu'elle disposait "de la possibilité de répondre à l'appel à projets". 

Samedi, l'association du festival a finalement proposé de confier son organisation future à un binôme, associant encore 9eArt+. Cette société et la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image (Cibdi), un établissement public abritant le musée de la BD, doivent soumettre "un projet commun" d'ici au 20 novembre, a annoncé l'association. Ce "rapprochement" vise à produire une "plus grande transparence dans la gestion de l'événement" et offre aux financeurs publics du festival − Etat et collectivités locales, qui subventionnent aussi la Cibdi − "l'opportunité de prendre une place appropriée" dans sa gouvernance, a défendu l'association.

Des organisateurs accusés de dérives et d'opacité

L'annonce de cette reconduction de 9eArt+ a provoqué l'indignation d'une vaste partie du secteur. En janvier, L'Humanité avait rapporté dans une enquête des dérives commerciales et un manque de transparence de la société. Le journal avait également fait état du licenciement d'une salariée du festival en 2024, après que celle-ci eut porté plainte pour un viol lors d'une soirée de l'événement cette même année. Une information judiciaire a été ouverte à la suite de cette plainte, selon le parquet d'Angoulême. La plaignante a en outre saisi le conseil des prud'hommes de Paris, afin de contester son licenciement, qu'elle juge "consécutif" à cette plainte. La direction de la société évoque, de son côté, un "comportement incompatible avec l'image de l'entreprise". 

Le FIBD n'en est pas à ses premiers remous. En décembre 2022, le festival avait annulé une exposition consacrée à Bastien Vivès, accusé de promouvoir la pédopornographie dans certains ouvrages, après une mobilisation d'associations.

Parmi les auteurs, des appels au boycott et à "tourner la page 9eArt+"

Les réactions n'ont pas manqué ces derniers jours, notamment de la part d'auteurs. Le Syndicat national des auteurs et des compositeurs (Snac), avec le Syndicat des travailleurs.euses artistes-auteur.ices (Staa) CNT-SO, ont dénoncé une reconduction déguisée de 9e Art+ à l'organisation du festival. Ils ont confirmé leur appel à boycotter la prochaine édition, prévue du 29 janvier au 1er février 2026. 

D'autres appels au boycott ont vu le jour, notamment sur les réseaux sociaux. Les autrices Anouk Ricard, lauréate du Grand Prix 2025, Pénélope Bagieu ou encore Catherine Meurisse ont annoncé qu'elles ne se rendraient pas à Angoulême en début d'année prochaine. "Alors que les appels au boycott se multiplient, les Grands Prix disent d'une seule voix qu'il est grand temps de tourner la page 9eArt+ pour que le Festival retrouve, avec de nouveaux opérateurs, les valeurs qui ont construit sa notoriété internationale", défendent les lauréats du Grand Prix signataires de la tribune publiée lundi par L'Humanité.

"Depuis des années, le Festival accumule les scandales, les erreurs de communication et le manque d'ambition, tout cela dans une totale opacité de gestion. Cette dégradation nuit gravement à l'ensemble de la profession", poursuivent ces artistes, parmi lesquels Florence Cestac, Franck Margerin ou Riad Sattouf. Au sujet des organisateurs, Florence Cestac a estimé auprès de France Inter que "ce sont eux qui gèrent tout, plus personne n'a son mot à dire, ils ont pris toute la place". Anouk Ricard, quant à elle, fustige "le prix des entrées, le mépris des auteur.ices, le manque de transparence, le manque d'écoute". "Il s'est créé comme un décalage entre ce que les auteurs et les autrices vivent et cette direction", a estimé sur franceinfo le dessinateur belge François Schuiten. L'organisateur "n'a pas compris que le monde a changé, que les sensibilités ont bougé, le monde se transforme."

Des éditeurs annoncent leur absence des prochains festivals

Poids lourd du secteur, le Syndicat national de l'édition (SNE) a dénoncé la "totale opacité" du processus de sélection impliquant encore 9eArt+, réclamant "une clarification" et "des réponses satisfaisantes sur cette nouvelle structure organisatrice". "Sans cette nécessaire transparence, le groupe BD du SNE ne participera pas à l'édition 2027 et [aux éditions] suivantes", a prévenu le syndicat. Le Syndicat des éditeurs alternatifs (SEA) a quant à lui rappelé son rejet total de "la reconduction de cette société et de son dirigeant, Franck Bondoux".

Les éditeurs de BD du groupe Média Participations (Dargaud, Dupuis, Le Lombard, Kana et Urban Comics…) ne participeront pas à l'édition 2026, a appris mardi l'Agence de Radio France auprès de Média Participations, confirmant une information de Libération. Après une réunion d'urgence avec les pouvoirs publics lundi, les éditions Casterman ont accepté de patienter jusqu'à lundi avant de prendre une décision, a appris franceinfo auprès de la maison d'édition. 

Face à la polémique, le ministère de la Culture a déploré, auprès de l'AFP, que "les contours des éditions futures restent flous, en dépit des efforts constants des financeurs publics et des attentes des auteurs, des éditeurs et des festivaliers". Le ministère attend "l'issue des discussions" et le projet commun qui doit être rendu le 20 novembre "pour prendre une position définitive".