Réunis, pour la première fois. Sur l’estrade de la Bourse du travail, à Paris, les six militants indépendantistes kanak, prisonniers politiques durant plusieurs mois – jusqu’à un an pour le président du Front de libération kanak et socialiste (FLNKS), Christian Tein – se tenaient ensemble pour une conférence de presse commune suivie d’un meeting. Aux côtés de lui étaient présents Steve Unë, Brenda Wanabo-Ipeze, Guillaume Vama, Yewa Waetheane et Dimitri Qenegei.
Seule manquait la septième, Frédérique Muliava, qui a déjà pu rentrer chez elle, en Kanaky-Nouvelle-Calédonie. « C’est une joie de se retrouver, 500 jours après notre déportation et notre éloignement, le 24 juin 2024, simplement pour avoir défendu nos droits fondamentaux », a déclaré Steve Unë en guise d’introduction.
L’occasion pour les militants indépendantistes de raconter les circonstances de leur arrestation, leur transfert programmé et leur dispersion dans des prisons aux quatre coins de l’Hexagone. Ce que Steve Unë résume ainsi : « L’humiliation du peuple kanak qui défendait ses droits. »
Brenda Wanabo-Ipeze a insisté sur le contexte de la lutte contre le dégel du corps électoral, imposé de force par Gérald Darmanin et les députés de la majorité, en violation du droit international mais aussi de la Constitution française, puisque le préambule de l’accord de Nouméa, qui reconnaît le droit à l’autodétermination et le gel du corps électoral compte tenu du contexte colonial, y est inscrit noir sur blanc. « En Kanaky-Nouvelle-Calédonie, l’État français a l’habitude de jouer avec la démocratie », a-t-elle pointé, allusion également à l’énième report des élections provinciales, les principales sur l’archipel, et que le gouvernement vient de faire passer en force, alors qu’elles auraient dû se tenir voici deux ans.
Parmi les sept ex-prisonniers, l’un d’eux présente un profil particulier : Guillaume Vama. Libéré en juin dernier, incarcéré à Bourges, ce militant du FLNKS est aussi écologue. L’émotion est palpable lorsqu’il livre le récit de son arrestation. « C’était chez moi, à Païta (au nord de Nouméa, NDLR). J’ai été arrêté par le GIGN, Famas pointé sur moi. Je pensais que c’était la milice (des miliciens blancs armés, NDLR), j’avais peur. Ils m’ont dit : « On est des gendarmes, des militaires, on va rien te faire ». Ils voulaient défoncer la porte, mais il y avait ma mère malade, je leur ai dit voilà la clé. J’ai fait 96 heures de garde à vue, autorisée en matière de terrorisme. J’ai bien compris que même les gendarmes ont vu que c’était exagéré de nous traiter comme des terroristes. »
Le rôle du procureur de Nouméa, Yves Dupas
Guillauma Vama a passé 55 jours sans nouvelles de sa famille et de sa petite fille, et voyait « des chefs d’accusation de 10, 15 ans… Je pensais ne plus jamais revoir ma mère malade. Maintenant, je vais rentrer chez moi, mais je suis triste », conclut-il, en évoquant tous les jeunes tués lors des révoltes de mai 2024, qui « portaient tous un avenir ».
Dimitri Qenegei, originaire de Saint-Louis, une tribu pointée du doigt par les autorités et qui a payé un lourd tribut avec plusieurs jeunes tués par des snipers du GIGN, a insisté sur le rôle joué par le procureur de Nouméa, Yves Dupas. « Si on est là aujourd’hui, c’est à cause de lui. »
Le magistrat avait totalement outrepassé son rôle en qualifiant la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), outil mis en place par les indépendantistes pour manifester contre le dégel du corps électoral, d’« organisation criminelle ». Il accuse aussi ceux qui ont mis à bas trente année d’une paix savamment négociée et construite : « Sébastien Lecornu, Gérald Darmanin, Emmanuel Macron… Et ils veulent continuer. Nous, on va continuer à faire le travail en Kanaky, comme on a toujours fait : pacifiquement. »
Un immense sentiment de gâchis
C’est là le cœur du dossier : depuis le dépaysement judiciaire, le 28 janvier 2025, celui-ci prend une autre tournure. Et pour cause : il est vide. Aucun des militants indépendantistes n’a jamais appelé à la moindre violence. Les révoltes de mai 2024, que l’on peut qualifier d’émeutes sociales, trouvent leur origine dans le mépris, l’exclusion, le sentiment d’être dépossédé de sa propre terre.
Elles ont eu lieu non pas « en brousse », comme dans les années 80, mais dans les banlieues populaires du nord de Nouméa. « Il y a un fossé social entre le nord et le sud de Nouméa, conséquence de la politique loyaliste (la droite anti-indépendantiste, NDLR) depuis 40 ans », analyse ainsi Steve Unë.
Désormais, les trois juges saisis du dossier, qui ont libéré les militants, les ont autorisés à rentrer chez eux sous contrôle judiciaire, devraient clore leur instruction dans les prochaines semaines. Près d’un an et demi après ce nouvel épisode sanglant de l’histoire coloniale de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, c’est un immense sentiment de gâchis qui domine. Ce que résume Steve Unë : « L’État a fait une démonstration de force pour rappeler qui est le colonisé et qui est le colonisateur. »
Alors que les militants attendent désormais le « rétablissement de la vérité » sur le plan judiciaire, tous ont en tête les prochaines échéances capitales pour l’archipel, notamment une renégociation de l’accord de Bougival signé en juillet dernier et qui « est indigeste, parce qu’il n’est pas un accord de décolonisation », a pointé Christian Tein, qui demande de « poser les bases d’un nouvel accord ».
Encore faut-il que l’État et le gouvernement l’entendent : la ministre des Outermers, Naïma Moutchou, devait se rendre en Kanaky-Nouvelle-Calédonie ces jours-ci, mais l’examen du budget et l’instabilité du gouvernement l’ont retenue à Paris. Le président du FLKNS a donné son état d’esprit en guise de conclusion : « Nous sommes fatigués d’être humiliés dans notre propre pays. Il n’est pas possible qu’un pays aussi grand que la France, avec son histoire, ce qu’il a donné au monde, puisse toujours s’essuyer les pieds sur le peuple kanak. »
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