Au moment où Liam Rosenior accourt au chevet de Chelsea, il devient difficile de voir en Strasbourg autre chose que le vassal des Blues. L'entraîneur anglais, qui a qualifié le RCSA en Coupe d'Europe l'année dernière, a annoncé, mardi 6 janvier, son départ pour le club londonien possédé par le même consortium américain, BlueCo, qui a écarté son technicien Enzo Maresca il y a moins d'une semaine.
Liam Rosenior a eu beau se débattre avec les questions des journalistes, lors de sa conférence de presse d’adieu, assurant que Strasbourg "n’est pas là dans l’intérêt d’un autre club", que cette opportunité "ne se refuse pas" ou encore que ses joueurs sont "très contents" pour lui, la pilule semble difficile à avaler pour les supporters alsaciens.
Lundi, l'entraînement du Racing s'était déjà tenu en son absence, et dirigé par les adjoints Felipe Coehlo et Jean-Marc Kuentz pendant qu’il rencontrait les dirigeants de Chelsea. "Cela aurait été un autre club, cela aurait été différent, admettait un supporter venu assister à la séance, à Ici Alsace. Mais le fait que ce soit Chelsea, ça empire la chose. Moi, je pensais que la multipropriété pouvait apporter quelque chose. Mais du coup, je deviens plus réticent."
Les ultras dénoncent "l'asservissement du Racing à Chelsea"
Les ultras, eux, sont vent debout depuis longtemps. La grève générale des encouragements des quatre principaux groupes de supporters (Ultra Boys 90, Kop Ciel & Blanc, la Fédération des supporters du Racing, Pariser Section) a succédé cette saison à la grève des 15 premières minutes, en vigueur depuis août 2024. En réponse, le club a déployé un ensemble de mesures de répression pour contenir la fronde : accès aux locaux uniquement en présence de la sécurité, obligation de validation préalable des messages visuels, retour des billets nominatifs ou de stadiers dans le kop.
Le départ de Liam Rosenior marque peut-être un point de non-retour. "Mon siège restera vide", affirme Alain Deloin, abonné au Stade de la Meinau depuis une quinzaine d’années et resté fidèle aux travées jusqu’au départ de Rosenior. "Je ne prêterai pas mon abonnement, je ne le vendrai pas, il n’y aura personne à ma place, poursuit-il. C’est l’action que je vais mener. Ne plus consommer, ne plus aller au stade, ne plus faire vivre cette ferveur autour du Racing, je pense que c’est ce qui peut avoir le plus d’impact."
Dans la foulée de la conférence de presse, la Fédération des supporters du Racing a demandé la démission du président Marc Keller : "Le transfert de Liam Rosenior marque une étape supplémentaire, humiliante, dans l'asservissement du Racing à Chelsea, déplore le groupe dans un message publié sur X. Depuis deux ans et demi, avec d'autres, nous avons tenté d'alerter à ce sujet. Le problème dépasse de très loin l'impact sportif à mi-saison et les ambitions d'un jeune entraîneur. Il est structurel, c'est l'avenir du football de club français qui est en jeu. Chaque contorsion supplémentaire de Marc Keller, chaque minute de plus passée à la tête du club est une insulte au formidable travail réalisé avant 2023."
Des supporters impuissants
Debout au fond de la salle de conférence au moment de l’annonce, aux côtés des journalistes, le président du RCSA semblait spectateur du départ de son entraîneur, pourtant sous contrat jusqu’en 2028. Comme l’indiquaient les transferts anticipés d’Emanuel Emegha et Mamadou Sarr, capitaine et vice-capitaine de l’équipe, le club alsacien n'a pas le pouvoir de retenir ses éléments clés. C'est le cas de la plupart des formations de Ligue 1, mais les Alsaciens plus avoir le loisir de choisir le moment des séparations, ni tout à fait leur prix. "On se rend compte que les dirigeants de Strasbourg n'ont plus voix au chapitre", a déploré, auprès de l'AFP, Maxime, porte-parole des Ultra Boys 90, principal groupe de supporters qui réunit un millier d'adhérents.
Au moment de ses adieux, Liam Rosenior a pourtant jugé que son départ "doit être perçu comme une fierté" par les supporters du Racing. "Cela montre un énorme respect au contraire, a-t-il estimé. Chelsea est l'un des plus grands clubs du monde et peut choisir n'importe quel entraîneur." Un discours pas vraiment au goût des fidèles : "C’est un manque de respect, même si c’est peut-être maladroit de sa part, tranche Alain Deloin, dont le père est aussi abonné au Racing depuis 50 ans. Strasbourg est vraiment mis au second plan. On déshabille Paul pour habiller Jacques."
Les supporters attachés à l’identité de leur club n’ont pas vraiment de levier pour lutter. Le club reste sur une série de 68 matchs à guichets fermés en Ligue 1, porté par l’enthousiasme des bons résultats. Mais le départ de Liam Rosenior rappelle que la multipropriété est aussi source d’instabilité, et peut faire craindre une dégringolade similaire à celle de Girone, club filial de Manchester City : qualifié en Ligue des champions à l’issue de la saison 2023-2024, le club catalan est retombé au 16e rang l’an dernier, et se bat à nouveau pour le maintien cette saison.