Ligue 1 : entre retour au premier plan et perte d’identité, la multipropriété déchire le Racing club de Strasbourg

En temps normal, la réception de l'Olympique de Marseille, concurrent direct dans la course à l'Europe, a tout pour faire entrer la Meinau en ébullition. Mais, l'affiche d'ouverture de la 6e journée de Ligue 1,  vendredi 26 septembre, ne battra pas les records de décibels dans l'enceinte strasbourgeoise. Et pour cause : les quatre principaux groupes de supporters strasbourgeois ont annoncé une grêve totale des encouragements pendant toute la durée de la rencontre, quand bien même le RC Strasbourg traverse une période faste sur le plan sportif.

Le club qui jouait encore le maintien dans l'élite au printemps 2024 a désormais sa place dans la course à l'Europe. Septième de L1 l’an passé et en lice en Ligue Conférence, son premier tournoi européen depuis 20 ans, Strasbourg pratique un football attrayant en s'appuyant sur des jeunes talents. Une réalité qui paraissait impossible avant le rachat du club en 2023 par BlueCo, consortium américain également propriétaire de Chelsea, géant du championnat d’Angleterre. Et c’est bien là le cœur du problème : si le RC Strasbourg brille, c’est grâce à son implication dans un système de multipropriété, contre laquelle se dresse une partie du public.

Strasbourg, un club au service de Chelsea 

“Le Racing est utilisé comme une réserve spéculative, destinée à accumuler des joueurs surpayés pour en tirer une plus-value ou alimenter Chelsea, véritable équipe première dans ce système multipropriétaire", dénoncent les quatre principaux groupes de supporters (Ultra Boys 90, Kop Ciel & Blanc, la Fédération des supporters du Racing, Pariser Section) dans un communiqué daté du 14 septembre,  jugeant que le club n'est "plus maître de ses choix" et son indépendance "bafouée." “Le RCSA est devenu le club satellite de Chelsea, vaisseau amiral de la galaxie BlueCo”, confirme de son côté l’économiste du sport Luc Arrondel.

"Neuf clubs de Ligue 1 sont dans une multipropriété étrangère, et si on étend ça à l’Europe, une centaine de clubs de première division sont concernés. C’est une tendance forte."

Luc Arrondel, économiste du sport

à franceinfo: sport

Le chercheur au CNRS pointe trois logiques pour expliquer le recours à la multipropriété : une horizontale (sans hiérarchie entre les clubs), une de mondialisation et une verticale, qui est le cas de Strasbourg, avec une hiérarchie fixée et donc un club au sommet de la pyramide, Chelsea. Rappelant que BlueCo a racheté le club anglais avant Strasbourg, Luc Arrondel développe : "En Angleterre, on ne peut pas être déficitaire trop longtemps. Il faut générer des revenus. C’est une règle de profitabilité. En France, c’est une règle de solvabilité : tant que l’actionnaire peut mettre au pot, la DNCG sera contente". Ce que BlueCo a bien compris, utilisant ainsi le RC Strasbourg pour investir, par ricochet, à Chelsea, notamment en achetant des jeunes joueurs en Alsace, avant de les vendre au club londonien, une fois leur potentiel confirmé.

"Pour un fonds d'investissement, le but est toujours de revendre à moyen terme en faisant une plus value. Entre temps, le but est de faire de l’argent sur les transferts et d’améliorer le capital du club en vue de la future vente."

Luc Arrondel, économiste du sport

à franceinfo: sport

En deux saisons, l’effectif strasbourgeois a ainsi considérablement évolué. Seuls deux joueurs présents avant l’arrivée de BlueCo à l’été 2023 sont encore dans l’effectif (Ismaël Doukouré et Eduard Sobol). Depuis, 11 joueurs ont transité par Chelsea avant de rejoindre le RCSA. Certains sont même déjà repartis, comme le milieu Andrey Santos et, plus surprenant, le jeune Ishé Samuels-Smith (19 ans) qui est resté 32 jours au club avant de partir en deuxième division anglaise. L'un des drôles d'épisodes du mercato record du RCSA cet été, club le plus dépensier de France, avec 111 millions d'euros investis sur 18 recrues au total selon le site transfermarket. Bien plus que le PSG.

Le cas Emegha a mis le feu aux poudres

Ce mercato XXL n'a toutefois pas rassuré les inquiétudes des quatre principaux groupes de supporters du RCSA : "Cet écran de fumée statistique confirme au contraire toutes les craintes que nous exprimons depuis le rachat du RCS par BlueCo en juin 2023”, ont-ils écrit dans un communiqué le 14 septembre. Après l’apparition du slogan “BlueCo out” (BlueCo dehors) à l’hiver 2023 et l’introduction en début de saison dernière de la grève des encouragements lors du premier quart d’heure, un cap a été franchi début septembre. L’officialisation du futur transfert du capitaine Emanuel Emegha vers Chelsea, en pleine saison, dans une vidéo montrant l’attaquant vêtu d’un maillot des Blues, a mis le feu aux poudres.

De nombreuses banderoles hostiles aux propriétaires ont fleuri et le joueur a été sifflé lors de la réception du Havre, le 14 septembre. "Notre projet et notre capitaine Emegha ont été attaqués par une minorité. C'est inacceptable. Ce ne sont pas nos valeurs", a pesté, quatre jours plus tard, Marc Keller, président du club, garant de l’identité locale, lui-même ancien joueur emblématique des années 1990 et sauveur du RCS après sa liquidation judiciaire en 2011. Maintenu en place par BlueCo après la vente du club, ce dernier a, depuis, cessé de faire l'unanimité. Dans leur communiqué, les principaux groupes de supporters strasbourgeois le définissent ainsi comme "un communicant chargé de défendre la politique de BlueCo."

Lors d'une conférence de presse, le 18 septembre, Marc Keller a répondu en minimisant l'influence de ces groupes et a défendu l'intérêt de la multipropriété pour continuer de faire progresser le club, encore plus dans un contexte économique précaire pour le football français, affaibli par la longue crise concernant ses droits TV. Une réponse accompagnée de plusieurs mesures à l'encontre des groupes de supporters signataires du communiqué et à la tête de la contestation, dont l'interdiction d'accès au local du stade, le retour des billets nominatifs ou de stadiers dans le kop. Ecoeurés par ce qu'ils considèrent comme un "arsenal répressif arbitraire", les quatre groupes de supporters appellent toutefois toujours au dialogue, à l'apaisement, même s'ils n'auront "pas le coeur à chanter contre Marseille".

Deux camps irréconciliables ?

Ce divorce consommé entre Marc Keller et les quatre principaux groupes de supporters ultras est d'autant plus violent que les deux camps travaillaient main dans la main depuis douze ans. "Après sa chute, le Racing s’est redressé grâce au partenariat local entre les acteurs économiques, sportifs, politiques et les supporters, observe, auprès de franceinfo: sport, le sociologue Nicolas Hourcade, spécialiste du supportérisme. Il s’est reconstruit autour d’un tissu local. L’arrivée de BlueCo remet en cause ce modèle, ce qui explique aussi la vigueur des débats. Les partenaires [locaux] avaient tissé des relations très fortes. Tous ont le sentiment d’être trahis", analyse-t-il, rappelant que c'est déjà "la transformation néolibérale du football qui avait conduit Strasbourg à la liquidation judiciaire en 2011."

Cela explique que le choix de vendre le Racing, rebâti sur l'identité alsacienne, à un fonds d'investissement américain passe mal pour ces supporters. "Marc Keller avait des obligations financières, pour financer une partie de la reconstruction du stade. Il fallait trouver des moyens. Il pensait être au bout d’un système", expliquait à Canal+, dimanche 21 septembre, Frédéric Antonetti, dernier entraîneur du RCSA avant l’arrivée de BlueCo. Mais les supporters alsaciens gardent en tête d'autres exemples comparables, selon Luc Arrondel : "En France, par exemple, difficile d’oublier les naufrages récents de Bordeaux et Nancy [les deux clubs sont tombés au niveau amateur après être passés dans un cadre de multipropriétés]". A tel point qu’une proposition de loi a été portée à l’Assemblée Nationale, mercredi 24 septembre, pour interdire la multipropriété dans le football.

"Une loi française ne suffirait pas, il faut légiférer à l'international. Les instances comme l’UEFA et la Fifa doivent se saisir du dossier."

Luc Arrondel, économiste du sport

à franceinfo: sport

A Strasbourg, la réussite sportive accentue paradoxalement la fracture entre deux types de supporters : ceux opposés à la multipropriété et ceux qui n'y voient pas de problème. "Certains estiment que le club va dans le sens de l’histoire et que Marc Keller a pris une bonne décision, explique Nicolas Hourcade. Globalement, en Europe, les associations de supporters les plus structurées sont positionnées contre la multipropriété, parce qu’elles craignent une perte d’identité voire une disparition de leur club. D’autres supporters, souvent individuels, se préoccupent surtout des résultats sportifs et se disent que la multipropriété est inéluctable et que c’est tant mieux si leur club en profite."

"C’est un tiraillement fréquent pour les supporters, entre les résultats et les principes, comme c’est le cas au PSG depuis l’arrivée du Qatar. C’est un débat qui dépasse la multipropriété."

Nicolas Hourcade, sociologue spécialiste des supporters

à franceinfo: sport

Si les ultras strasbourgeois ne déploieront pas face à l'OM leur bache "BlueCo Out", la situation semble figée. "Je veux juste que tout le monde soit ensemble, a demandé le coach Liam Rosenior en conférence de presse de veille de match. C'est ce qui fait tout. Ce que je veux, au fond de moi, c'est la même chose que chaque supporter de ce club, ultra ou non : ils veulent le meilleur. Comme mes joueurs. Comme Marc Keller. Comme les personnes de chez BlueCo", 

Suffisant pour un retour à la normale? "L’intérêt des propriétaires, ce serait de dialoguer avec les supporters", estime l’économiste Luc Arrondel, qui regrette "la méconnaissance du football" de nombreux fonds d’investissement, rappelant qu’ils ne sont, souvent, que de passage : "Dans le foot moderne, les seuls acteurs fidèles à un club ce sont les supporters. Les joueurs et les propriétaires valsent."