Plus de 50 ans après le « Bloody Sunday », un ancien soldat britannique jugé pour meurtre à Belfast

C’est sans doute l’une des pages des plus sombres du conflit nord-irlandais et de l’impérialisme britannique. Le 30 janvier 1972, treize catholiques de Derry (Londonderry pour les protestants) étaient tués par les soldats britanniques. Un quatorzième succombera de ses blessures par balles quelques semaines plus tard. Ce massacre qui prit le nom de « Bloody Sunday » (le « Dimanche sanglant »), est resté une plaie à vif, et une preuve brutale de la domination britannique en Irlande du Nord.

Plus de 50 ans plus tard, un ancien soldat britannique, surnommé « soldat F », est jugé à partir de lundi 15 septembre à Belfast pour deux meurtres, ceux de James Wray et William McKinney, et cinq tentatives de meurtre. Aucun soldat n’a jusque-là été jugé pour cette répression sanglante.

Des victimes touchées dans le dos ou à terre

L’armée britannique avait affirmé que les parachutistes avaient répondu aux tirs de « terroristes » de l’IRA (Armée républicaine irlandaise, paramilitaires luttant contre la présence britannique en Irlande). Cette version avait été confortée par un rapport réalisé à la hâte, malgré les nombreux témoignages contredisant cette version. Il a fallu attendre 2010 pour que soit officiellement reconnue l’innocence des victimes, atteintes pour certaines dans le dos ou même à terre, agitant un mouchoir blanc.

En décembre, l’ancien parachutiste avait plaidé non coupable devant le tribunal de Belfast. Il était dissimulé derrière un rideau pour protéger son anonymat, qu’il conservera également pendant toute la durée du procès. Cette protection a été accordée par le juge, ses avocats craignant pour sa sécurité, rapporte l’Agence France-Presse (AFP).

Une manifestation est prévue à l’extérieur du tribunal lundi avant l’ouverture du procès. « Nous avons attendu 53 longues années pour que justice soit faite et, espérons-le, nous obtiendrons satisfaction grâce à ce procès », a déclaré Tony Doherty, dont le père Patrick figurait parmi les victimes du Bloody Sunday, au média local Derry Now. Le parquet nord-irlandais avait engagé des poursuites pénales contre « soldat F » en 2019. Elles avaient ensuite été abandonnées, puis relancées en 2022.

La réponse brutale des paras a transformé le conflit nord-irlandais. Beaucoup de catholiques croyaient qu’il était possible de réformer l’Irlande du Nord, mais l’espoir de plus d’égalité s’est ce dimanche là trouvé anéanti. Un grand nombre de nationalistes ont rejoint les rangs de l’IRA, estimant que la liberté de leur peuple ne sera obtenue qu’avec l’expulsion des troupes britanniques d’Irlande du Nord.

Un conflit qui a fait quelque 3 500 morts

L’assemblée législative de Stormont à Belfast, en place depuis 1920, est suspendue. Londres prend le contrôle direct de l’Irlande du Nord, et le conflit – « les troubles » selon la terminologie officielle – connaît sa période la plus meurtrière. Pour la seule année 1972, près de 500 personnes trouvent la mort. Les fusillades ont provoqué la colère à Derry et bien au-delà. L’ambassade britannique à Dublin, capitale de la République irlandaise, est réduite en cendres par une foule en colère.

Il faudra attendre 1998 pour que l’accord de paix du Vendredi Saint mette un terme à ce conflit qui a fait quelque 3 500 morts. En 2010, la plus longue et la coûteuse enquête publique de l’histoire britannique avait reconnu l’innocence des victimes du « Bloody Sunday ». Le Premier ministre de l’époque, David Cameron, avait alors présenté des excuses officielles, qualifiant d’« injustifiables » les faits survenus ce jour-là.

Depuis la fin du conflit nord-irlandais, seul un ancien soldat britannique a été condamné : début 2023, une peine de trois ans avec sursis a été prononcée contre David Holden, qui avait tué un homme d’une balle dans le dos à un check-point en 1988. Il avait expliqué avoir tiré par accident car il avait les mains mouillées.

Avant de partir, une dernière chose…

Contrairement à 90% des médias français aujourd’hui, l’Humanité ne dépend ni de grands groupes ni de milliardaires. Cela signifie que :

  • nous vous apportons des informations impartiales, sans compromis. Mais aussi que
  • nous n’avons pas les moyens financiers dont bénéficient les autres médias.

L’information indépendante et de qualité a un coût. Payez-le.
Je veux en savoir plus