TEMOIGNAGES. "Ça renforce mon sentiment d'isolement" : à Noël, ces Français qui ne sont pas à la fête

Pour Emilie, l'angoisse s'installe doucement. Les illuminations dans les rues, les catalogues de jouets, les calendriers de l'Avent... Il est très difficile d'échapper à l'ambiance de Noël à l'approche du réveillon. "Chaque année, ça commence crescendo à me hanter à partir de la mi-novembre", explique cette professeure d'histoire-géographie de 40 ans. "J'ai envie de me mettre au fond d'un trou et d'attendre que ça passe." Comme elle, un Français sur trois regarde le mois de décembre arriver avec appréhension, selon un sondage Ipsos pour l'entreprise Qare réalisé en 2022. Retrouvailles familiales subies, stress de l'organisation ou sentiment de solitude exacerbé... Ils sont nombreux à se sentir plus proches du Grinch que du père Noël. Et il existe autant de raisons de détester Noël que de boules sur un sapin bien décoré.

Emilie se confronte tous les ans à ses traumatismes. Son frère s'est suicidé une fin de mois de novembre, il y a vingt-quatre ans. "Maman ne l'a pas supporté et a développé un cancer, confie-t-elle. Elle est morte il y a 17 ans, à la mi-octobre." Pour l'enseignante, qui vit en banlieue parisienne, impossible désormais de célébrer cette fête familiale. "L'an dernier, j'ai fait une dépression les 15 jours de Noël. Je n'arrivais plus à rien faire." Des amis tentent bien de lui changer les idées, de l'inviter, mais "voir une autre famille réveille des choses, c'est vraiment très douloureux".

"Le simple fait de côtoyer les autres est difficile. Il y a une injonction à être heureux pendant cette période, mais moi, je n'arrive pas à faire semblant."

Emilie

à franceinfo

Un quart des Français n'a pas l'intention de fêter Noël, selon un sondage YouGov pour le magazine LSA. Béatrice, ingénieure informatique de 58 ans, en fait partie. Cette Bretonne d'adoption prévoit une soirée "comme une autre", entourée de son chien et de ses neuf chats. "Je suis solitaire de base, donc ça ne me dérange pas", souffle cette célibataire en situation de handicap. Elle aura une pensée pour la crèche de son enfance, pour le santon de Provence qu'elle allait acheter chaque année en famille. "Mais la mort de mon père, ça a marqué la fin de Noël", explique-t-elle. Béatrice avait alors 23 ans et son père 56. "Cette fête, c'est désormais un mauvais souvenir de mon enfance."

"On a l'impression de ne pas exister"

Fred* ne voit plus sa famille depuis plusieurs années, en raison d'un père "violent", et se retrouve seul chaque 24 décembre. "À partir de fin octobre, l'anxiété va crescendo. Noël renforce mon sentiment d'isolement et de solitude", explique cet aide-soignant de 41 ans qui habite désormais Paris. "C'est exacerbé par l'effervescence générale avec les publicités, la foule dans les commerces, l'envahissement des téléfilms de Noël à la télévision. Le froid et le manque de luminosité n'arrangent rien." En général, il se débrouille pour travailler le jour de Noël et tente de faire comme s'il s'agissait d'un jour comme les autres, même s'il est difficile d'échapper à l'effervescence.

"Je ne pleure jamais, mais ça peut arriver les 24 et 25 décembre."

Fred

à franceinfo

L'isolement d'une partie des Français a toujours empêché Jean-Emmanuel de se réjouir pendant les fêtes. "Noël est un amplificateur des carences, les personnes seules ou malades sont encore plus seules, les personnes pauvres tentent de faire comme les riches...", estime-t-il. Ce Parisien de 43 ans s'en est d'autant plus rendu compte quand il a fêté le réveillon à l'hôpital, avec sa sœur atteinte d'un cancer du poumon métastasé. "Paradoxalement, c'est l'un de mes meilleurs Noël. On savait que c'était l'un des derniers de ma sœur, et finalement le sens, il est là : être ensemble", témoigne-t-il. Jusque-là, il esquivait le réveillon familial en se réfugiant derrière ses engagements associatifs auprès des plus démunis, mais depuis le décès de sa sœur, il fait un effort pour ses parents.

Noël est devenu au fil des décennies une fête familiale désacralisée pour beaucoup de Français, mais il reste une dimension religieuse pour les chrétiens qui célèbrent la naissance de Jésus. Pour cette raison, Michaël, un Parisien de 36 ans de confession juive, ressent un décalage depuis l'adolescence en raison de sa religion. "Tu regardes les JT, tu as plein de sujets sur Noël tout le mois de décembre et je me sens exclu de la fête, explique-t-il. Je ne me sens pas bien pendant cette période. Le 24 décembre, je me demande toujours ce que je vais faire. Tout le monde est en famille et je ne me sens pas dans l'ambiance, comme rejeté par mon pays. On a l'impression de ne pas exister, il y a un déni concernant les gens qui ne fêtent pas Noël."

Coincés dans des repas de famille interminables

A l'inverse des gens isolés, certains goûteraient bien à un peu plus de tranquillité. Trouver les cadeaux, penser à son menu, décorer son salon... Noël exige de l'énergie et de l'argent. "On gaspille une semaine de congés pour préparer les repas, manger, ranger, remettre les couverts à peine sortis de table. Résultat : des kilos en trop, de la fatigue et un découvert sur le compte bancaire", commente Magalie, habitante de Toulouse. "C'est un stress tous les week-ends dès la mi-novembre, avec des magasins pleins à craquer et des embouteillages de 20, 25 minutes autour des zones commerciales", ajoute Sophie*. Cette habitante de Saint-Quentin-Fallavier (Isère) rentre d'autant moins dans la magie de Noël qu'elle projette un réveillon tout simple : "Ce n'est pas la grosse fête, juste un week-end comme un autre, avec un repas de famille, rien d'exceptionnel."

Jaissy* rêverait d'éviter la grosse tablée familiale avec les oncles, les tantes et les grands-parents. Car ce metteur en scène et comédien a parfois l'impression de se retrouver coincé dans une mauvaise pièce de théâtre. "C'est une période d'hypocrisie où il faut être proche d'une famille que l'on n'a pas choisie. On fait semblant pour la photo de famille annuelle imposée par ma grand-mère. Et c'est insupportable", déplore ce Nantais de 33 ans. "Cette forme d'hypocrisie se met en place pour tout le repas. Personne ne parle vraiment de rien. Les trois sujets principaux de la conversation, ce sont : 'Tu fais quoi en ce moment ?', la météo et 'Ils font n'importe quoi à l'Assemblée nationale'. On ne parle jamais de la vie, de choses profondes."

Depuis le divorce avec son ex-mari, il se retrouve aussi à affronter les regards réprobateurs de sa famille élargie. "Je vois dans les yeux de mes oncles et tantes qu'ils m'imaginent avec une vie totalement dissolue, à faire la fête toute la nuit et fumer des joints à Notre-Dame-des-Landes."

"Ça me saoule de devoir être là, de poser dans un personnage lisse qui n'est pas le mien."

Jaissy

à franceinfo

Certains réveillons ressemblent un peu trop au film Festen ou à la chanson Défaite de famille d'Orelsan. Céline*, 57 ans, souffre de plus en plus de cette ambiance de famille "un peu lourde". "Chaque année, ça commence à s'organiser dès la fin août, et ça m'angoisse", explique-t-elle. "Avec mes cousins, on avait des souvenirs en commun, mais avec les années, chacun avance avec ses différences et les tensions ressortent." L'an dernier, "ça a clashé", notamment autour de divergences politiques. La Lyonnaise a donc opté cette année pour un cercle restreint afin d'éviter les agapes de 30 personnes. "Cela m'enlève un poids ! Au-delà de la logistique, on se dit : 'Untel ne va pas nous saouler avec ses discussions"', admet-elle.

"Un délire consumériste"

De son côté, Lucas est épuisé par avance à l'idée de devoir rester des heures à table devant des plats de foie gras, de saumon fumé et de dinde farcie aux marrons. "Noël, c'est devenu un marathon de repas, chez les beaux-parents, les parents divorcés... On se fait au moins quatre ou cinq repas qui peuvent s'enchaîner, alors que j'aimerais bien me reposer pendant cette période", témoigne cet habitant d'Angoulême (Charente).

En raison de sa santé, Jonathan* met plusieurs jours à se remettre de la période des fêtes. "Les parents de ma femme sont séparés, donc on se retrouve avec trois repas par Noël en deux jours, ce qui est très fatigant. D'autant que je suis handicapé, raconte ce compositeur de musique de jeux vidéo qui habite au Mans (Sarthe). On veut essayer de faire plaisir à tout le monde, mais c'est toujours la guerre pour décider chez qui on le fait."

Julie* rencontre les mêmes difficultés. "Dans ma belle-famille, il y a un frère et une sœur qui ne veulent absolument plus se parler. Donc pour qu'ils ne se croisent pas, on doit faire deux Noël supplémentaires", regrette-t-elle. Par ailleurs, comme de nombreuses personnes ayant répondu à l'appel à témoignages de franceinfo, cette mère de famille nantaise de 33 ans déplore le consumérisme qui entoure les fêtes de fin d'année. "On est quand même sensibilisés à la surconsommation, du coup j'ai eu envie d'inculquer ça à ma fille en lui disant que le père Noël n'apportait qu'un seul cadeau et qu'il fallait choisir. Mais elle s'est retrouvée recouverte de cadeaux, a m'a vraiment fait penser à Dudley dans Harry Potter."

"C’est gênant, 90% des cadeaux ne servent à rien et je dois les échanger."

Julie

à franceinfo

"Noël est une fête purement commerciale, un délire consumériste", enchaîne Stéphane, 54 ans. "Quand je vois début novembre les premières décorations, les gondoles à n'en plus finir dans les magasins avec les chocolats et les jouets... Ça m'affole au moment où on parle de réchauffement climatique", peste ce fonctionnaire de Dordogne. Et l'environnement peut vite devenir un sujet de débats à table, arrivé au moment de découper le chapon.

"Avec ma femme, on est devenus végétariens, mais c'est une source d'incompréhension dans nos familles. C'est un peu pris pour une lubie", explique Sébastien, habitant de l'Essonne. "Dans ma belle-famille, c'est inconcevable de faire un repas de Noël sans pintade ou foie gras, ajoute Julie. Donc, avec mon mari, on doit se contenter des accompagnements. L'an dernier, j'étais un peu déçue de manger juste des patates et des petits pois. Et de me sentir un peu à part."


* Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interrogées.