L’entrée de l’hôtel-restaurant le Paris-Nice, au centre-ville de Joigny (Yonne), est à plus de cent mètres. Mais déjà, des adorateurs sont là, à trépigner au fond de la file. « Ça n’avance pas, il n’a pas dû commencer à 18 heures comme prévu mais on ne va pas lui en vouloir », sourit Sophie, un drapeau tricolore sur les épaules. « Lui », c’est Jordan Bardella. Son visage, façon statue de cire, s’affiche sur les livres nichés sous les coudes de la plupart des quelque 600 personnes venus le faire dédicacer.
C’est moins que les 1 500 annoncés par Fayard (propriété de Vincent Bolloré), éditeur de Ce que veulent les Français, paru le 29 octobre. Mais assez impressionnant pour mesurer la forte popularité du président du Rassemblement national. « Tout le monde l’aime. Il parle bien, il est drôle, authentique, il nous défend », soutient Frédéric, entrepreneur. Dans la file, des sympathisants de tous âges, y compris des enfants, vont attendre jusqu’à quatre heures pour avoir leur moment avec « l’idole des jeunes » comme l’appelle une adolescente. Pour faire patienter ce public, Julien Odoul, député de la circonscription, vient prendre un bain de foule et distribue les selfies.
Le reste du temps, la queue est quasi silencieuse. Mais un bruit de fond prend de l’ampleur à mesure que l’on s’approche de la bien nommée place de la Résistance, qui jouxte le Paris-Nice. « Bardella rentre chez toi, Joigny ne veut pas de toi », chantent militants politiques, syndicaux, associatifs ou simples citoyens préoccupés par la montée de l’extrême droite.
ADN raciste et arnaque sociale
LE PCF, la CGT et le collectif « 89 contre l’extrême droite » avaient prévu un comité d’accueil. Les pancartes rappellent l’ADN raciste mais aussi l’arnaque sociale du RN. L’ambiance est festive mais les gendarmes sont sur les dents. Au moment de pousser les manifestants hors de la chaussée, ils embarquent avec violence l’une d’entre eux, Martine, âgée de 65 ans. « Je leur ai dit d’arrêter, de ne pas me toucher. J’ai fait semblant de mordre puis ils m’ont arraché le bras et traînée jusque-là », raconte-t-elle depuis l’arrière de la voiture banalisée où elle est menottée avant de passer la nuit en garde à vue.
Devant la scène, des applaudissements ont fusé dans la file vers la dédicace de Jordan Bardella. « Ils n’ont aucun respect pour les forces de l’ordre », lâche une électrice d’extrême droite. Cette infirmière de 42 ans s’agace en entendant les slogans antifascistes : « Ils nous traitent de racistes mais ça n’a rien à voir, c’est du ras-le-bol. » Son ami enchaîne dans un sourire : « Et c’est pas de notre faute si ceux qui tuent en France ils n’ont jamais la même couleur de peau que nous. » Ses comparses pouffent de rire.
« Il y a beaucoup trop d’aides, il faut fermer les robinets »
Avec le rejet des étrangers, c’est la question des salaires qui revient le plus dans les discours des adorateurs de Jordan Bardella. C’est ce qui a poussé Philippe, ouvrier bientôt à la retraite, à voter pour le RN : « Quand j’étais jeune, je gagnais entre 5 000 et 10 000 francs par mois, c’était pas génial mais j’ai pu m’acheter une maison. Aujourd’hui, mon salaire n’a pas augmenté et les collègues peuvent à peine trouver une location. » L’absence de mesures sociales du RN ne change pas son avis. « Le slogan “Rendre l’agent aux Français” me parle. Il faut fermer les robinets, il y a beaucoup trop d’aides, on donne des milliards à l’Union européenne, le coût de l’immigration est énorme, et nous ? On a quoi nous ? »
De l’autre côté des barrières, Pascale Marlin, secrétaire de la section PCF de l’Auxerrois, désespère : « Ce qu’ils ne comprennent pas c’est que pour eux aussi le robinet va se couper. » Dans un mégaphone, les votes antisociaux des députés d’extrême droite sont énumérés en direction de ses électeurs. Le rassemblement se poursuit en musique. En ce soir d’Halloween, un jeune militant lâche quelques rimes sur un beat techno : « Les bonbons on adore, les racistes on les sort ; Bardella c’est l’enfer, nous on préfère les sorcières ».
Double discours, hypocrisie et haine de la gauche
À 20 heures, les gendarmes dispersent les manifestants. Des insultes pleuvent. « Cassez-vous les gauchos, en 2027 on aura votre peau », crie l’un des plus polis. La haine de la gauche est forte : « C’est à cause d’eux qu’on en est là. Ils ont ouvert les frontières et font croire qu’ils défendent les pauvres alors que Hollande a rien changé, s’énerve Sylviane 55 ans. Ils se sont foutus de nous, tous les mêmes ».
Sauf Jordan Bardella, visiblement : « Lui, il est sincère. » À l’intérieur de l’hôtel, l’intéressé enchaîne les signatures et les photos, toujours avec ce même sourire, fabriqué par son « media trainer » lorsqu’il était une figure montante du RN. Sophie en sort les yeux humides : « Je viens de parler au futur président quand même. Ce serait injuste pour Marine qu’il soit le candidat, parce qu’elle n’a rien fait mais elle a perdu trois fois, Jordan va gagner. »
Faire grandir sa popularité en vue de l’échéance de 2027 est justement l’objectif de cette tournée promotionnelle censée partir à la rencontre des « profondeurs » de la France, dont il prétend brosser le portrait dans son livre. Tournée commencée dans le très chic théâtre Marigny, sur les Champs-Élysées, deux jours plus tôt. Une énième hypocrisie qui, pour l’heure, fait illusion.
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