Il est des questions que l’on voudrait croire résolues, tant elles semblent incompatibles avec l’idéal d’un pays fondé sur les principes d’égalité, de liberté et de fraternité. Des haines qu’on espérait enterrées par la prise de conscience du pire crime de l’histoire du XXe siècle. Pourtant, à intervalles réguliers, l’Histoire nous rappelle que le combat contre le racisme dans sa globalité ne connaît ni trêve ni aboutissement définitif.
Au sein de ce combat, la lutte contre l’antisémitisme, cette forme spécifique de haine millénaire, continue d’infester les interstices de la société française, tour à tour sourd ou violent, latent ou explosif, structuré ou pulsionnel. Car, rappelons-le, l’antisémitisme n’est pas une opinion, mais un délit puni par le Code pénal. Il évolue, change de visage, se niche dans de nouveaux langages et de nouveaux supports, mais il persiste et n’est en aucun cas « résiduel ».
Le temps long de l’antisémitisme en France
Pour paraphraser Marc Bloch, il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire des Juifs en France : ceux qui refusent d’admettre que l’antijudaïsme chrétien puis racial y a trouvé une place toute singulière ; et ceux qui refusent de comprendre que notre patrie fut aussi la terre des Juifs « heureux comme Dieu en France » comme le dit proverbe yiddish.
Dès le haut Moyen Âge, les Juifs sont régulièrement stigmatisés, contraints au port de signes distinctifs, puis victimes d’expulsions récurrentes. Ces persécutions, alimentées par des accusations de meurtres rituels ou de profanation d’hosties, culminent dans des violences populaires et des spoliations économiques. Si l’émancipation juridique est finalement acquise à la Révolution française, elle ne dissipe pas les préjugés ancrés. Au XIXe siècle, l’antijudaïsme catholique cède progressivement la place à un antisémitisme moderne, pseudo-scientifique et racialiste, incarné notamment par Édouard Drumont et son ouvrage La France juive (1886), qui prépare les mentalités à l’embrasement de l’affaire Dreyfus, révélatrice de la persistance d’un rejet structurel des Juifs dans la société française.
Mais, parallèlement à la persistance de préjugés tenaces, la France s’est affirmée dès la Révolution, comme une terre d’émancipation pour les Juifs, en posant les fondements d’un universalisme juridique sans précédent. En 1791, l’Assemblée nationale constituante proclame l’égalité civique des Juifs, faisant de la France le premier pays d’Europe à leur accorder la pleine citoyenneté, non en tant que communauté distincte, mais en tant qu’individus libres et égaux. Ce geste fondateur inaugure une tradition républicaine qui, malgré ses ambivalences, se consolide au fil du XIXe siècle. L’affaire Dreyfus, tout en révélant l’ancrage de l’antisémitisme, mobilise les forces vives de la République : intellectuels, journalistes, parlementaires et citoyens qui, au nom de la justice, de la raison et de la vérité, défendent un idéal d’égalité contre les passions identitaires. Ainsi du philosophe Lévinas, citant son grand-père : « Un pays qui se déchire, qui se divise pour sauver l’honneur d’un petit officier juif, c’est un pays où il faut rapidement aller ».
La gauche, précurseur de la lutte contre l’antisémitisme
Quid de la gauche, dans cette histoire ? Si la gauche républicaine, malgré les tenaces préjugés de l’époque, tend progressivement à se départir d’un antisémitisme d’origine catholique, il en va différemment dans la gauche anticapitaliste. À la fin du XIXe siècle, le socialisme reste en grande partie structuré autour d’une lecture étriquée du marxisme et de la lutte des classes. Dès lors, l’armée, les affaires de bourgeois et la question de l’antisémitisme semblent étrangères à ce combat, voire méprisées. Cette ligne, incarnée par Jules Guesde, dominait alors. Même Jean Jaurès, aux débuts de l’Affaire, considérait celle-ci comme marginale : un problème d’officier, de bourgeois, auquel la classe ouvrière n’a pas à prendre part.
Mais l’évidence de l’innocence de Dreyfus s’impose peu à peu, provoquant une inflexion majeure. Jaurès, l’intellectuel à sang tiède sur cette affaire, descend alors enfin dans l’arène. Il le fait au nom de la République, de la justice, et de l’humanité. Le voilà désormais du côté des dreyfusards. Ce basculement est scellé dans son célèbre Discours des deux méthodes, où il affronte Guesde, et proclame à propos du capitaine : « Il n’est plus ni un officier ni un bourgeois : il est dépouillé, par l’excès même du malheur, de tout caractère de classe ; il n’est plus que l’humanité elle-même, au plus haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer ».
À l’inverse, la droite française, dans ses composantes contre-révolutionnaires, monarchistes puis nationalistes, dont le RN est aujourd’hui l’un des héritiers, a largement nourri et structuré l’antisémitisme moderne, en en faisant un pilier idéologique de son rejet de la République. Dès les débats révolutionnaires, la droite s’oppose farouchement à l’émancipation des Juifs, perçus comme incompatibles avec la nation catholique. Au XIXe siècle, cette hostilité se durcit avec l’émergence d’un antisémitisme racialiste et conspirationniste, porté par des figures comme Édouard Drumont, apprécié des milieux légitimistes et cléricaux. Durant l’affaire Dreyfus, la droite se range majoritairement du côté des antidreyfusards, dénonçant une prétendue trahison juive de la patrie. Ce fil idéologique se prolonge sous Vichy, où l’extrême droite collabore activement avec l’occupant nazi, non seulement en acceptant mais en orchestrant des persécutions antisémites, légitimées par un discours d’exclusion nationale.
Un passé qui ne passe pas
L’horreur de la Shoah et sa mémoire portée par des figures courageuses, nous laissaient penser que l’antisémitisme était une question en voie de résolution, par la force des choses. Mais ce passé, si terrible soit-il, ne peut pas et ne doit pas masquer les formes contemporaines de l’antisémitisme. Depuis la fin des années 1970, on dénombre en France plusieurs vagues d’agressions, d’attentats et de violences ciblées : l’attentat de la rue des Rosiers en 1982, l’assassinat d’Ilan Halimi en 2006 par le Gang des barbares, les meurtres perpétrés par Mohammed Merah en 2012 à Toulouse, l’attentat contre l’Hyper Cacher en 2015, les assassinats de Sarah Halimi (2017) et Mireille Knoll (2018), sans oublier les multiples profanations de cimetières, les inscriptions antisémites sur les façades, les agressions verbales et physiques dans l’espace public souvent invisibilisées.
Selon les données les plus récentes du ministère de l’Intérieur, le nombre d’actes antisémites a connu une explosion inédite depuis le 7 octobre 2023, avec 1 676 faits recensés, contre 436 en 2022, soit une hausse de près de 285 %. En 2024, 1 570 actes ont été recensés.
S’il importe de replacer l’antisémitisme dans l’ensemble des luttes contre les discriminations, il serait intellectuellement malhonnête et politiquement périlleux de ne pas y voir une spécificité. La haine antisémite possède ses propres logiques, sa grammaire singulière, son histoire autonome. En particulier en France. Comme le montre le baromètre de la CNCDH, si une certaine extrême gauche radicalisée fait montre d’un antisémitisme qu’il faut nommer et résolument combattre, reste que, de manière générale, les sympathisants d’extrême droite restent les plus enclins à se montrer d’accord avec ces préjugés antisémites traditionnels : 34 % des sympathisants RN jugent que « les Juifs ont trop de pouvoir », 51 % adhèrent au stéréotype de la « double allégeance » des Français juifs et 51 % leur prêtent un « rapport particulier à l’argent », soit systématiquement nettement plus que la moyenne des Français et que les sympathisants des autres grandes formations politiques indique une étude IPSOS de fin 2024.
Chez cette catégorie de la population, à l’antisémitisme se conjugue un racisme antimusulman. Cette hausse de la violence, de la haine, antisémite ou raciste, appelle une mobilisation globale contre tous les racismes. Mais ce combat ne peut se mener au prix d’une hiérarchisation des souffrances ou d’une mise en concurrence des victimes. Il doit s’articuler autour d’un principe central : la dignité humaine est indivisible, et sa défense ne peut être fragmentée.
Au-delà du constat, des solutions à mettre en place
La lutte contre l’antisémitisme ne saurait ainsi se réduire à des incantations morales ou à des commémorations rituelles. Elle exige une stratégie d’ensemble, cohérente et pérenne, mobilisant tous les ressorts de l’action publique et de la société civile. À court terme, plusieurs mesures doivent être mises en œuvre avec détermination, tant au niveau national qu’au niveau local.
Le dernier rapport de la Fondation Jean-Jaurès sur l’antisémitisme à l’école, tout comme le rapport Matard-Bonucci/Senghor remis à la ministre Aurore Bergé le 28 avril le montrent bien : c’est en direction de l’institution scolaire que des efforts doivent être fournis pour enrayer la croissance des préjugés antisémites. Des formations spécifiques pour les enseignants et des outils de lutte contre les discours haineux doivent être généralisés, ainsi qu’une refonte des programmes afin de prendre plus en compte la thématique globale de lutte contre le racisme et les discriminations. Il est également indispensable d’accompagner les élèves dans le décryptage des théories complotistes et des contenus antisémites en ligne, via une éducation aux médias renforcée, systématique dès le collège. Dans le même sens, les équipes « Valeurs de la République » pourraient piloter des réseaux de référents formés aux problématiques de racisme et d’antisémitisme, de sorte à être des points d’appuis et de soutien pour les personnels de l’Éducation nationale.
Bien entendu, le diptyque prévention-répression doit accompagner ces initiatives scolaires car c’est bien l’ensemble de la société qui doit s’emparer de cette question. L’antisémitisme, comme tout racisme, parce qu’il s’attaque à ce qu’une société a de plus précieux – sa capacité à reconnaître l’autre comme un égal -, est une pathologie mortelle. Le combattre, ce n’est pas défendre une « communauté ». C’est protéger la République. C’est sauvegarder la promesse d’une société où nul ne devrait craindre d’être soi. À nous d’en être dignes.
Face à l’extrême droite, ne rien lâcher !
C’est pied à pied, argument contre argument qu’il faut combattre l’extrême droite. Et c’est ce que nous faisons chaque jour dans l’Humanité.
Face aux attaques incessantes des racistes et des porteurs de haine : soutenez-nous ! Ensemble, faisons entendre une autre voix dans ce débat public toujours plus nauséabond.
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