Émile Zola et « la dernière affaire Dreyfus »

Une paire de détonations glace le bourdonnement du Quartier latin ce 4 juin 1908, en fin de matinée. Puis, un cri : « On a tiré sur Dreyfus ! » Louis Grégori, journaliste à l’antisémitisme notoire, vient de tenter d’assassiner le commandant de confession juive, à quelques pas du Panthéon.

Gracié en 1899 et pleinement réhabilité en 1906, Alfred Dreyfus se trouve aux abords du catafalque transportant les cendres d’Émile Zola, pour rendre hommage à l’écrivain qui a œuvré à sa libération avec son célèbre éditorial « J’accuse », quand on cherche à l’abattre. Il s’en sort avec des estafilades au bras. Malgré les heurts et la panique suscités par l’attentat, Émile Zola, lui, entre dans les catacombes du temple républicain, concluant ainsi la bataille politique homérique qui a suivi sa mort.

« Une bonne occasion de faire des économies »

Six ans auparavant, le 29 septembre 1902, ce sont les émanations toxiques de sa propre cheminée qui ont raison de l’auteur de Germinal dans son immeuble du 9e arrondissement de Paris. Asphyxié, Émile Zola meurt à 62 ans. Quatre années plus tard, son nom est proposé pour le Panthéon, où personne n’est entré depuis 1894 (l’ex-président Sadi Carnot). Or, sous la IIIe République, comme sous la IVe, c’est à la représentation nationale que revient la prérogative d’y transférer des cendres ou une dépouille. Il faut un débat et un vote, contrairement à nos jours, où la décision est à la seule discrétion du président de la République.

« Une panthéonisation ne doit pas être une punition, ce doit être un consensus », balayait l’Élysée début 2024, lorsque était posée la question de la panthéonisation de l’avocate Gisèle Halimi. Un siècle avant pourtant, personne ne vise la concorde. Bien au contraire. Le cas Émile Zola déboule le 13 juillet 1906 dans un Hémicycle encore en état d’embrasement.

La condamnation du capitaine Alfred Dreyfus a été annulée la veille par la Cour de cassation. Le premier ministre Georges Clemenceau et le président de la République Armand Fallières entendent enfoncer le clou contre les antidreyfusards en faisant voter dans la foulée une loi de transfert des cendres d’Émile Zola au Panthéon.

Le camp nationaliste se remobilise. À ses yeux, la sacralisation républicaine de son adversaire constitue une ultime provocation. Le débat est si violent que l’historien Michel Drouin évoque une « quatrième affaire Dreyfus » (après deux procès et la grâce présidentielle), qui ira donc jusqu’à une dernière tentative d’assassinat du militaire injustement déchu puis réhabilité.

Dans l’Hémicycle, Maurice Barrès, qui déclarait en 1902 « que Dreyfus puisse trahir, je le conclus de sa race », mène la charge : « Messieurs, on nous demande 35 000 francs pour porter Zola au Panthéon. Je crois que nous n’aurons jamais une meilleure occasion de faire des économies. » Et le député antisémite de réduire l’engagement d’Émile Zola pour la libération d’Alfred Dreyfus à une simple question d’opportunisme : « Il vit, dans une affaire qui se présentait devant lui et qui satisfaisait évidemment ses convictions, l’occasion d’entrer dans la vie active. Il disait : « Je vois la voiture, j’y monte ! », et il engageait ses amis de lettres à y monter avec lui. »

En défense de Zola, Maurice Barrès se voit vertement reprendre par le socialiste Jean Jaurès : « C’est l’honneur de Zola, enviable après tout, que l’honneur qui lui est dû lui soit disputé jusque dans la mort. Ainsi se prolonge et se complète la belle unité de sa vie de combat. »

L’édito de Jaurès

Malgré l’offensive antidreyfusarde, la Chambre des députés vote le transfert des cendres du cimetière de Montmartre au Panthéon, par 344 voix contre 144. Le fondateur de l’Humanité poursuit son hommage à Émile Zola, dans son éditorial du jour de la panthéonisation, en 1908, évoquant les huées nationalistes ayant perturbé le cortège funéraire de l’écrivain : « La rumeur d’outrage qui enveloppe le nom et le cercueil de Zola est une rumeur de gloire. »

Le scellement du tombeau dans le caveau 24, où repose Victor Hugo et où le rejoindra en 2003 Alexandre Dumas, ne clôture pas pour autant l’affaire Dreyfus. Car en septembre 1908, trois mois après la panthéonisation, Louis Grégori passe en procès.

L’agresseur, qui déclare finalement avoir « voulu venger l’injure que le gouvernement infligeait à l’armée en la faisant assister à la cérémonie en l’honneur de Zola, l’auteur de la Débâcle », est acquitté par le jury. Le réquisitoire de l’avocat général est jugé indulgent par les observateurs, supposément pour éviter de faire de l’agresseur un martyr et de relancer le débat qui fracasse la société française depuis 1894.

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