Reportage. Gaza et l’Ukraine planent sur l'ouverture du festival Etonnants voyageurs à Saint-Malo

La littérature est parfois un combat, et la politique s’est invitée au festival Etonnants voyageurs. La liberté est le fil conducteur de l’ouverture de cette 35e édition. Après avoir rendu hommage à Boualem Sansal, actuellement détenu en Algérie, Jean-Michel Le Boulanger, président du festival, rappelle «le fracas du monde" avec la guerre à Gaza et en Ukraine. Comme l’année dernière.

"Le ciel est sombre, les libertés sont piétinées, la lecture est bousculée par les algorithmes. Nous ne voulons pas courber l’échine", affirme-t-il. Un tableau  sombre auquel s’ajoute une mauvaise nouvelle pour les professionnels et les amoureux du livre : l’érosion du lectorat. Selon la dernière étude du Centre national du livre : "les grands lecteurs de plus de 55 ans lisent moins aussi".

Pour célébrer la résistance et la liberté, quatre invités de marque : Paul Lynch, Lauren Groff, Djamila Ribeiro et Leila Slimani. Les écrivains disent la difficulté de parler de Gaza. "Aux Etats-Unis, c’est quelque chose qui fait peur à tout le monde. Nous sommes coupables, je me sens coupable parce que je suis une citoyenne des Etats-Unis. Notre pays donne de l’argent pour ça", confie l’écrivaine américaine Lauren Groff, qui a ouvert une librairie spécialisée dans les livres interdits. "Si on utilise les mots génocide ou famine, on vous traite d’antisémite. C’est un grave problème", abonde l’écrivain irlandais Paul Lynch, auteur du roman dystopique La chanson du prophète.

Pour l’écrivaine brésilienne Djamila Ribiero, les violences dans le monde sont liées. "On finit par banaliser ce qui se passe dans cette partie du monde. Au Brésil, on importe des armes d’Israël qui sont utilisées contre les populations périphériques". Leila Slimani, signataire d’une tribune dans Libération, reconnaît cette difficulté de dire. "Gaza questionne nos libertés de dire, comment dire, toute prise de position amène de la haine". Et de parler d’un "génocide du genre", à propos des femmes afghanes interdites d’instruction, de travail, des libertés fondamentales…

Aux lettres, citoyens !

La liberté donc comme fil conducteur. Comment résister en ces temps incertains où les régimes illibéraux ont le vent en poupe ? Comment être libre ? Leila Slimani relève la difficulté de voyager pour les habitants du Sud. "Quand on nait au Maroc, Mali ou Sénégal, on n’a pas le droit d’être un étonnant voyageur, on a eu de la chance de découvrir Paris ou Londres comme touriste", note la lauréate du prix Goncourt 2016. Pour elle, la résistance est avant tout une affaire personnelle.

Comment faire face à l’administration Trump ? En résistant, en l’affrontant pour Lauren Groff. "Je suis blonde, j’ai de l’instruction, j’ai les moyens, si je ne lutte pas qui le ferait ? Les Etats-Unis sont un pays où il y a beaucoup de haine, c’est un pays brisé. Il faut se battre, j’irai peut-être en prison mais c’est important de ne pas fuir, de ne pas aller au Canada", s’engage l'autrice de Furies. L’écrivaine a vu son dernier livre censuré en Floride car "il y a beaucoup de sexe et… Obama l’a aimé", s’amuse-t-elle.

"Bolsonaro est parti mais le bolsonarisme est toujours présent. Plusieurs gouverneurs lui sont encore fidèles. En exerçant notre liberté, nous sommes confrontés à des gens qu’on gêne", se désole de son côté l’écrivaine brésilienne. Et de citer le cas de Marielle Franco, sociologue et militante assassinée le 14 mars 2018 à Rio. Pour Paul Lynch, qui rappelle que l’Irlande était une "théocratie" jusqu’aux années 1990 et où plusieurs auteurs étaient interdits, la liberté n’est pas à géométrie variable. "On doit pouvoir lire Mein Kampf ne serait-ce que pour entrer dans l’esprit de celui qui l’a écrit". Pour l’auteur irlandais, la bien-pensance a eu des effets pervers qui a vu plusieurs personnes quitter la gauche pour aller vers les libertariens.   

Autres thèmes phares, en plus de la liberté, pour cette édition : le Brésil et la littérature maritime. 150 romanciers, auteurs de BD ou encore cinéastes, sont présents à Saint-Malo, capitale de la littérature et du cinéma pendant trois jours.