"Quand ça lâche, l’écart est plus grand"... Comment expliquer les scores fleuves dans un Top 14 qui n’a jamais été aussi serré ?

Les supporters de Montpellier n'ont pas été gâtés, samedi 1er novembre au Stade Yves-du-Manoir. Privés de points jusqu'à 73e minute, les Héraultais se sont finalement inclinés sur le petit score de 9 à 7 contre des Clermontois logiquement plus préoccupés par une première victoire à l'extérieur que par le spectacle. Heureusement, ce genre de rencontres se fait rare. Les essais pleuvent en effet sur les pelouses de Top 14 : avec 54,9 points par match en moyenne cette saison, le championnat est bien parti pour pulvériser son record établi l’an dernier (51,1).

Si le spectacle est au rendez-vous, les débâcles le sont aussi. L’écart moyen entre vainqueurs et vaincus a bondi : jamais au-dessus de 13,65 points à ce stade de la saison depuis cinq ans, il atteint cette année 18,19... Une véritable anomalie.

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Pourtant, si l’on met de côté les deux galériens du début de saison, Montauban et Perpignan, le classement de Top 14 n’a jamais été aussi serré à ce stade de l’année depuis dix ans. Seuls onze points séparent le premier du 12e, un record depuis la saison 2013-2014 (dix points).

Il n’a d’ailleurs jamais été aussi difficile d’obtenir une victoire à l’extérieur contre un concurrent. Depuis le début de saison, on ne compte que six victoires à l’extérieur contre une formation du top 12, dont trois lors de la première journée. "Dans ce championnat, prendre des points à l’extérieur est gage de force, et éviter que les autres prennent des bonus offensifs sera un avantage absolu", analyse Sébastien Piqueronies, manager de la Section paloise.

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Les défaites à domicile sont donc de véritables déroutes, mais aussi de sombres augures, comme le mesurait bien Karim Ghezal, manager du LOU, après sa déconvenue contre La Rochelle (19-36) lors de la 8e journée : "Vu le match qu’on a fait, je pense qu’on va se faire démonter à Toulon si on joue comme ça", présageait-il. Cela n’a pas manqué : les Lyonnais ont encaissé 54 points en ouverture de la 9e journée au Stade Mayol (54-21).

"Les petits pourcentages de différence ont une conséquence de plus en plus importante au score.”

Sébastien Piqueronies, manager de la Section paloise,

à franceinfo: sport

Derrière le paradoxe de scores aux allures de correction dans un championnat exceptionnellement homogène, se cache peut-être une logique physiologique implacable. "Le Top 14 de ce début d’année a un niveau d’intensité encore plus élevé que d’habitude, observe Sébastien Piqueronies. Cela demande aux joueurs de s’engager avec une énergie absolue, et comme les deux équipes sont à un niveau de dépense énergétique très élevée, quand ça lâche, l’écart est plus grand.Vincent Clerc, consultant France Télévisions confirme qu'"il y a un aspect mental assez particulier sur ce début de saison, qui donne l'impression que des équipes lâchent un peu au bout d’un moment." Les bonus défensifs n’ont d’ailleurs jamais été aussi rares depuis cinq ans : 15 seulement, contre 22 au même stade la saison passée.

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Avant deux semaines de trêve bienvenues, les formations de Top 14 ont disputé neuf journées de championnat en neuf week-ends consécutifs. Les grosses écuries comme les plus modestes ont régulièrement dû faire tourner leur effectif, souvent à l’extérieur, quitte à y laisser des points, voire à repartir les valises pleines d'essais. "On enchaîne beaucoup de week-ends, donc la gestion de l’énergie est capitale pour performer dans la durée", admet Sébastien Piqueronies. "Les gros écarts viennent souvent des effectifs qui bougent beaucoup, des entraîneurs et des staffs qui font tourner. Des clubs sont handicapés par des blessures et ont besoin d’intégrer des jeunes", appuie Dimitri Yachvili, consultant France Télévisions, qui qualifie le Top 14 de "marathon".

"C’est compliqué de mettre l’équipe-type tous les week-ends, parce que le championnat est très long. Parfois, il y a des baisses d’énergie qui font qu’il n’y a pas le même rendement, parce qu’il y a de la fatigue, de la déconcentration."

Vincent Clerc, à consultant France Télévisions

à franceinfo: sport

Pour l'ancien toulousain, "à domicile, les clubs ont tendance à mettre la grosse équipe, il y a l’enjeu d’être indétrônable sur son terrain. Contre une équipe qui peut paraître un peu plus faible, cela fait de gros écarts". Un avis partagé par Dimitri Yachvili : "Certaines formations essaient d’assurer leur match à domicile et 'lâchent' à l’extérieur, même si un match de rugby ne se lâche pas, mais elles font tourner un peu plus à l’extérieur pour assurer les points à domicile."

Les locomotives des saisons passées, le Stade toulousain et l’Union Bordeaux-Bègles, s’en sortent à peine mieux que les autres. Les Bordelo-Béglais ont concédé un cinglant 56-13 à Toulouse avec une équipe très rajeunie, et les Rouge et Noir ont concédé un sévère 44-14 à Montpellier le 20 septembre. "Ce championnat est homogène, âpre, et le travail que réalisent beaucoup d’équipes est plutôt intéressant. On voit des environnements assez incroyables, louait le manager toulousain Ugo Mola après sa défaite sur le fil à Pau (30-26). On a perdu à Bayonne, ici à Pau, dans des environnements et des écrins qui sont à bloc derrière leurs équipes." 

En ce sens, l’exemple de l’Aviron bayonnais, 4e l’an dernier malgré 10 défaites hors de ses bases, a aussi inspiré. "L’année dernière, la seule équipe qui n’a pas perdu à domicile c’était Bayonne, et ils ont fini dans les six, analysait Maxime Baudonne, troisième ligne du Racing 92, en conférence de presse. Je pense que c’est essentiel aujourd’hui de gagner à domicile. Si on ne perd pas à domicile, en général on n’est pas loin des six." Pour l’instant, son théorème se vérifie : les six premières équipes du classement sont invaincues sur leur pelouse.