Éric Wattelier, arbitre international de football : « Il y a un gros problème de connaissance des règles »

Arbitre international, président du district des Pyrénées-Orientales et donc en prise direct avec le football amateur, mais aussi chirurgien-dentiste (deux jours par semaine), Eric Wattelier (38 ans) est un homme très occupé. Habituellement, les arbitres ne sont pas autorisés à s’exprimer dans les médias. Exceptionnellement, dans le cadre des Journées de l’arbitrage La Poste, le directeur de jeu a été autorisé par la direction technique de l’arbitrage à répondre à nos questions.

Vous êtes ambassadeur des Journées de l’arbitrage. Quel est l’objectif ?

C’est l’occasion de mettre en lumière les arbitres, de sensibiliser le grand public à l’importance de notre rôle. Nous sommes les acteurs de l’ombre et pourtant notre mission est fondamentale pour le bon déroulement des matchs. Ces journées permettent aussi de valoriser l’engagement des arbitres amateurs et de faire de la promotion pour attirer les jeunes.

Justement, comment susciter des vocations chez les jeunes ?

Dans mon district des Pyrénées-Orientales nous avons doublé les effectifs en faisant beaucoup de communication. La qualité de la formation est importante, on apprend à prendre la bonne décision, quel type de coup de sifflet donner et à quel moment, la gestuelle, savoir être bien placé… Il faut beaucoup de pédagogie, pas mal de vidéos autour de l’arbitrage. Les jeunes ignorent souvent qu’on peut accéder au haut niveau et vivre des moments forts dans les plus grands stades.

Pourtant beaucoup de jeunes abandonnent rapidement… Pour quelles raisons ?

Plus de 50 % des jeunes arbitres arrêtent en moyenne avant deux ans… C’est dommage d’en perdre autant parce que la formation prend du temps, le suivi aussi avec pas mal de moyens humains, de bénévoles dans les districts et les ligues. Les comportements incorrects sur le terrain et le banc de touche les découragent, ils rencontrent des difficultés sur certains matchs, il y a beaucoup de pressions autour, ce n’est pas facile quand on est jeune…

On travaille donc sur la fidélisation des arbitres. On les encadre dès le début, les commissions des arbitres les accompagnent sur les terrains et les rassurent, leur donnent des conseils pour qu’ils sachent voler de leurs propres ailes. Le travail porte ces fruits puisqu’on est revenu au nombre d’arbitres d’avant le Covid, soit plus de 26 000.

Comment luttez-vous au niveau amateur contre ces incivilités ?

Ces dernières saisons, les dérapages au plus haut niveau de dirigeants, d’entraîneurs et parfois de joueurs ont eu une répercussion au niveau amateur où les joueurs reproduisent ce qu’ils voient à la télé. Certains parents pensent aussi, que leur enfant va faire carrière comme Kylian Mbappé, ils sont derrière eux, totalement hystériques au bord du terrain avec des comportements déviants qui rejaillissent sur leurs enfants.

Dans mon district, les parents n’ont plus le droit d’être au bord des terrains sur les compétitions des plus jeunes (jusqu’à la catégorie de moins de 11 ans). Ils sont derrière la main courante ou le grillage. Au niveau national, on encourage aussi les clubs à nommer des référents arbitres, ça se met en place. Ils sont chargés de faire des petites formations pour inculquer les bases des lois du jeu aux jeunes joueurs car il y a un gros problème de connaissance des règles.

Au niveau des clubs professionnels y a-t-il aussi des référents arbitres ?

Il y en a aussi. En début de saison, la direction de l’arbitrage demande d’ailleurs à tous les clubs pros s’ils souhaitent une intervention pour leur expliquer les nouveautés des lois du jeu, certains refusent, mais c’est rare… La direction de l’arbitrage propose aussi aux clubs pros des opérations de pédagogie, en les invitant, par exemple, à venir au Replay Center à Paris, c’est-à-dire le Centre VAR (assistance vidéo à l’arbitrage), où les arbitres vidéo communiquent avec les arbitres centraux durant les matchs. Mais on n’a pas reçu beaucoup de réponses, peu de clubs sont venus…

Que change la nouvelle règle, inspirée du rugby, où seuls les capitaines peuvent parler à l’arbitre ?

On voit trop souvent des attroupements autour des arbitres ce qui donne une mauvaise image du football. L’idée, c’est que le capitaine soit le seul à pouvoir demander des explications, de façon respectueuse et apaisée. Il est comptable de la réaction de ses joueurs, de leurs frustrations et nous aide ainsi à gérer certains comportements trop véhéments après une décision arbitrale. Ce qui ne nous empêche pas de communiquer avec les joueurs, plus tard, pour leur expliquer les choses, mais de façon plus calme.

Cela fait maintenant huit ans que la VAR (assistance vidéo à l’arbitrage) a été mise en place. Le temps de prise de décision s’est amélioré…

C’est l’expertise et l’expérience. Quand la Var est arrivée, nous, arbitres, l’avons découvert comme tout le monde. Il a fallu s’habituer à son utilisation. À notre droite, on a un technicien à qui on demande les différents angles de caméra. Plus on connaît le dispositif, les process de fonctionnement sur les différentes fautes, la caméra à chercher selon le type de situation, plus ça devient des automatismes qui accélèrent la prise de décision.

Le but, c’est de faire un petit clip avec la ou les meilleures caméras, le meilleur angle pour qu’une fois l’arbitre appelé à l’écran, il voie immédiatement l’image la plus impactante et la plus claire pour modifier sa décision, soit siffler penalty, etc. Mais la décision finale reste toujours à l’arbitre de terrain.

L’arbitrage français est-il plus sévère en termes de carton rouge que les autres championnats ?

Non, les statistiques montrent qu’on n’est pas plus sévère qu’ailleurs. Lors de la 4e journée de L1 récemment, il y a eu 7 cartons rouges mais ça se lisse sur une saison. Et si on compare les saisons précédentes, la France n’est pas le pays qui siffle le plus de fautes, on est dans la moyenne. D’ailleurs en temps de jeu, on est plutôt bien placé.

Quelle est votre position concernant la sonorisation et les caméras embarquées sur le torse de l’arbitre ?

Oui, on y est favorable. La sonorisation n’a pas encore été mise en place en France pour des raisons économiques, mais en Angleterre, Italie et Espagne, une fois que l’arbitre a été appelé par la Var, son micro s’ouvre, et tout le stade et les téléspectateurs entendent pourquoi il a sifflé un penalty ou il l’a annulé, les raisons d’un carton rouge, etc. Ça permet plus de transparence, de pédagogie et ça apaise les tensions.

En ce qui concerne, la caméra embarquée, qui a été utilisée en France pour des reportages à la télé, permet au public de voir ce que voit l’arbitre et les difficultés qu’il rencontre pour prendre une décision. Cela a aussi un effet dissuasif, car lorsqu’un joueur sait qu’il est filmé, il parle plus calmement à l’arbitre et un dialogue peut s’installer plus facilement.

Au niveau amateur, les essais dans plusieurs districts ont également montré cet effet dissuasif et ça va être mis en place. Les images peuvent aussi être utilisées en commission de discipline s’il y a des débordements. C’est une très bonne chose tout comme la généralisation au niveau amateur du carton blanc (exclusion durant 10 minutes d’un joueur pour contestation ou comportement antisportif) qui est très efficace.

On dit souvent qu’il y a un arbitrage à l’anglaise qui siffle moins, laisse plus jouer… Y a-t-il un style d’arbitrage français ?

L’arbitrage français se caractérise par sa diversité, on ne peut pas le cataloguer. Certains arbitres laissent plus jouer, d’autres sifflent davantage. Moi, j’aime laisser jouer, un peu à l’anglaise. Mais, en fait, on s’adapte au match. Lorsqu’il y a des équipes qui ont l’habitude de jouer la Ligue des champions, on va laisser plus jouer pour fluidifier le jeu. Et dans d’autres matchs, quand ça va être plus rugueux, il va falloir siffler un peu plus pour ne pas que ça dérape.

À côté de votre rôle d’arbitre, vous êtes président du district du département des Pyrénées-Orientales mais aussi dentiste. Comment faites-vous pour gérer ces trois activités ?

Il faut être très organisé. On arbitre quasiment chaque week-end. Généralement, on alterne un match en tant qu’arbitre central et un match en tant qu’arbitre vidéo, au Replay Center à Paris, ou comme quatrième arbitre. J’ai une bonne équipe dans mon district, j’arrive à déléguer. J’essaie d’y aller une demi-journée par semaine le jeudi pour travailler tous les dossiers mais beaucoup de choses se font à distance.

Au niveau du cabinet dentaire, j’ai réussi à m’organiser avec la clinique où je travaille pour faire 2 jours en début de semaine, comme ça, je peux organiser le reste du temps entre ma famille et puis les déplacements pour les matchs. Seuls quelques arbitres ont gardé un boulot à côté… Personnellement, je n’avais pas envie de perdre des années d’études et de compétences. Ça me permet de sortir un peu du football, j’arrive le lundi, après mon match du week-end, et qu’il soit bon ou mauvais, je passe à autre chose…

La Fédération a annoncé en mars la signature future d’un partenariat avec le ministère de l’Intérieur pour protéger les arbitres, est-ce nécessaire ?

Après un match, l’an dernier, un collègue arbitre a été victime de menaces de mort sur les réseaux sociaux et à son domicile avec les pneus de son véhicule crevés. C’est inadmissible. Tout ça est intervenu après des débordements de certains dirigeants de clubs de l’élite… Le problème, c’est qu’une minorité de supporters vont les suivre aveuglément et sont capables de faire n’importe quoi. Cette convention de partenariat avec le ministère de l’Intérieur est une bonne chose afin de nous protéger parce qu’on reste quand même des personnalités publiques exposées.

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