Le soleil caniculaire du sud méditerranéen, les retrouvailles d’une bande de potes, Big boys don’t cry ramène Hicham (Wyssem Romdhane) dans son village d’enfance. Militaire marin, il vient le temps d’une permission assister au mariage de son frère. Lucas (Rod Paradot) son meilleur ami voit dans ce retour l’occasion de se préparer à le rejoindre. Entre les deux plane un sentiment diffus dans une atmosphère à la fois potache et grave. Autour de la difficulté pour les hommes de s’autoriser à exprimer leurs émotions, Arnaud Delmarle tisse un récit et des interactions entre ses personnages qu’on pourrait croire issus d’un teen movie dans cette oeuvre à la fois solaire et nocturne. Une très belle réussite.
Quelle est la genèse de votre film ?
Elle est partie de deux rencontres différentes. La première s’est faite à l’école de cinéma avec Léa Oury, qui est la co-scénariste et directrice artistique du projet. Nous avons commencé à écrire sur deux thématiques, la virilité et la difficulté à exprimer ses émotions en tant qu’homme, qui m’intéressent toujours beaucoup aujourd’hui. La deuxième très belle rencontre est avec le G.R.E.C (Groupe de recherches et d’essais cinématographiques) qui a accompagné le projet du début jusqu’à la fin.
Dans quelle mesure Big boys don’t cry s’inscrit-il dans un territoire ?
Je suis normand mais je suis à Marseille depuis maintenant six ans. Dès le début du projet, il était important d’avoir cette atmosphère très caniculaire, de sentir l’été et le soleil de ce sud. Nous avons donc fait beaucoup de repérages pour trouver un village très méditerranéen. Nous avons tourné à Saint-Chamas, à côté de Martigues et de l’étang de Berre où nous avons été très bien été accueillis.
En évoquant le territoire, il y a aussi la question de la diversité des origines des personnages du film…
Complètement. Très vite, il nous a paru très important d’avoir le personnage d’Hicham. Nous avons ouvert le casting à beaucoup de personnes différentes et nous avons eu beaucoup de mal à trouver quelqu’un qui acceptait de jouer ce rôle. Il était aussi très important d’avoir Wyssem (Romdahne) qui joue Hicham pour représenter la France d’aujourd’hui. Peu importe la culture, la religion, le tabou reste le même, à savoir que ressent-on dans une relation entre deux hommes ? Wyssem Romdhane est arrivé après six mois de casting. Il a fait l’école de l’ERACM (école régionale d’acteurs de Cannes et de Marseille). Il est très bon comédien et a vraiment su apporter une subtilité au personnage. Très vite, nous nous sommes entendus sur le fait qu’il n’était pas si important de parler. Tout pouvait se comprendre à travers les silences et les regards. Il a vraiment été incroyable.
Vous dites avoir eu du mal à trouver un acteur pour incarner Hicham mais à quels types de réaction avez-vous été confronté ?
Nous avons passé un casting avec une scène du scénario, où Hicham et Lucas sont tous les deux dans le lit, en pyjama. Leur posture est un peu d’ambiguë. Les gens se sont demandé s’ils étaient amis ou plus qu’amis. Certains n’ont eu aucun problème mais d’autres n’ont pas voulu aller plus loin quand ils ont compris la subtilité et l’ambiguïté entre les deux personnages. Je respecte ce choix qui fait partie du jeu. Mais c’est aussi un peu épuisant de s’y confronter. Même des comédiens aguerris n’ont pas voulu se prêter à ces rôles. C’est triste d’en arriver là parce que selon moi, un comédien est capable de tout jouer. Chacun fait son chemin sur ces questions. À aucun moment, je n’ai remis en question la personne quand il y avait ce genre de réactions. Mais cela montre aussi qu’il reste beaucoup de choses dont il faut parler pour progresser.
Comment avez-vous travaillé le contraste entre la solarité diurne du film et les séquences nocturnes ?
Cela s’est fait beaucoup avec le chef opérateur, Simon Gouffault, diplômé de Louis Lumière. Il est arrivé assez rapidement sur le projet. Nous avions des références communes comme les clips de The Blaze, un groupe de musique électronique français. Leurs clips très esthétiques sont très marqués par ce sujet de la virilité et de l’ambiguïté dans les relations masculines. Il y a aussi le film Beau travail de Claire Denis qui filme magnifiquement les corps et le superbe American Honey d’Andrea Arnold. Nous sommes partis du principe que nous voulions une esthétique documentaire. Simon a apporté le travail de l’ombre et de la lumière sur ces corps en mouvement.
Comment le champ/contre-champ vous permet-il de modifier les points de vue ?
Avec Simon, le chef opérateur, nous avons beaucoup communiqué sur l’ambiguïté entre Lucas et Hicham. Comment fait-on pour que cela ne soit pas trop dit et ni trop explicite, ni trop implicite. Il y a eu un équilibre à trouver à ce niveau. Dans la scène de l’enterrement de vie de garçon, Arthur, peut-être le personnage le plus homophobe de la bande qui a le plus d’idées arrêtées sur la virilité, regarde ses deux amis se rapprocher. Il était très important de capter son regard frontalement sans forcément trop savoir ce qu’il en pense de ce qu’il voit. Est-ce du rejet, est-il en train de comprendre des choses sur lui, sur son rapport à la virilité et à ses émotions ? Dans ces groupes d’hommes que j’ai côtoyés toute ma scolarité au collège et au lycée, on répète beaucoup de choses, notamment sur les femmes et les homosexuels. C’est assez paradoxal parce que ces hommes passent beaucoup de temps à se toucher. Avec Léa et même avec les producteurs et productrices au sein du G.R.E.C, nous avons voulu montrer qu’à la fin, ce ne sont pas des hommes machos intolérants. Ils sont capables de comprendre, d’être sensibles et même d’aller vers une tendresse.
On entend dans le film le terme PD. Que signifie la présence de ce terme ?
Il représente la menace qui plane dans le village, au sein du groupe et l’impossibilité pour Hicham et Lucas, et n’importe qui dans le groupe, de pouvoir ressentir des émotions fraternelles ou amoureuses. À la fin du film, il y a deux options. Soit on reste et on exprime ses émotions ou soit on continue à fuir cette peur.
Des membres de la communauté LGBT se réapproprient parfois ce mot à l’images des Noirs qui par le passé se sont réapproprié le terme « nègre »…
Je l’ai beaucoup entendu au collège, au lycée ou au bar de mon père dans un petit village où les clients se répètent ce genre de trucs à longueur de journée. Pourtant, ça ne m’empêche pas de leur servir une bière et de me dire qu’au fond, ils ne le pensent pas forcément. En tout cas, j’aime le croire. Je garde l’espoir que ces gens qui emploient ce langage intolérant ne le sont pas réellement. L’environnement dans lequel on vit nous façonne aussi. C’est aussi pour cela qu’il est parfois important d’en sortir.
Comment ce film interroge-t-il la masculinité ?
Dès le processus d’écriture, nous l’avons pensé par rapport aux hommes que Léa et moi connaissons. Nos pères, nos cousins, nos frères. Leur point commun est cette difficulté à s’exprimer. J’espère qu’on va vers quelque chose où on s’autorise à être plus tendre. Mon père a vu le film pour la première fois et il a pleuré. Je ne l’avais jamais vu pleurer avant. De tout le festival de Clermont, de tous les rendez-vous, même ceux avec les producteurs, ce qui me fait le plus de bien aujourd’hui, c’est de se dire qu’on autorise enfin à faire ressortir ces émotions. C’est ce qui est le plus beau et me touche le plus.
Comment le film raconte-t-il des individus dans des collectifs ?
Ces deux personnages ont une relation très forte, qu’on ne nomme pas, sans savoir si c’est de l’amitié ou de l’amour. Tout le long du film, on ne sait pas comment le groupe va appréhender leur relation. Il y a donc une menace. C’est-à-dire qu’on ne peut pas vraiment être qui on veut dans le groupe. Dans le même temps, l’un d’eux prend son courage à deux mains. Finalement, les réactions ne sont pas celles auxquelles on s’attend comme celle de mon père qui est venu me voir les larmes aux yeux après la projection. On a toujours peur du regard des autres, encore plus dans un groupe d’amis qui se connaît depuis dix ans. Mais quand on prend son courage à deux mains, qu’on exprime ses émotions, on est souvent surpris.
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