Légiférer sur la multipropriété
«J’espère que les fans vont comprendre et seront fiers d’avoir un entraîneur passé par leur club qui part pour un des meilleurs clubs du monde.» Liam Rosenior n’avait peur de rien, et sûrement pas du ridicule lorsqu’il a annoncé son départ de Strasbourg pour Chelsea. Si on en doutait, après les nombreux prêts et transferts de joueurs entre les deux équipes, le Racing semble bien être une sorte d’équipe réserve pour les Blues, et le grand frère passera toujours avant le petit.
Les supporters alsaciens n’ont eu de cesse d’alerter sur le manque d’indépendance qui s’annonçait depuis la vente au consortium américain BlueCo en 2023, et sur la difficulté à s’identifier encore à un club important localement. Strasbourg et Chelsea ne sont d’ailleurs pas le pire cas de multipropriété dans le football. Lyon a failli être rétrogradé à cause des manigances de John Textor. Gérard Lopez, à vouloir jouer sur plusieurs tableaux, a coulé Boavista (Portugal) et les Girondins de Bordeaux.
«Si, demain, tous les clubs de L1 devenaient des filiales de clubs anglais, cela poserait des problèmes en matière de compétitivité, de spectacle et de performances européennes», soulignait Vincent Labrune, président de la LFP, il y a quelques années. L’UEFA a légiféré sur le sujet, un peu. Conséquence : Crystal Palace a été interdit de Ligue Europa car l’OL, également propriété d’Eagle Football, y participait déjà. Il y a un besoin urgent d’aller plus loin, de ne pas laisser une poignée de milliardaires s’approprier le monde du ballon rond. Et ainsi de rendre ce dernier aux supporters, au peuple.
Arrêter les matches à l’autre bout du monde
Est-il nécessaire de faire jouer le Trophée des champions entre le PSG et l’OM au Koweït ? Oui, nous répondront les patrons du football français, car l’argent ne pousse pas sur les poteaux de corner. Ce n’en est pas moins une hérésie. Adrien Rabiot le disait lui-même à propos d’un match qui l’attendait face à Côme en février 2026. «C’est dingue de faire autant de kilomètres pour faire un match entre deux équipes italiennes en Australie», s’étonnait le milieu français de l’AC Milan au Figaro, en octobre dernier.
La délocalisation a finalement été abandonnée par la Ligue italienne. Même chose pour le projet d’un Barcelone-Villarreal à Miami. La Supercoupe d’Espagne a toutefois lieu, depuis plusieurs années, en Arabie saoudite. Sur ce sujet, comme sur tant d’autres, les avis des supporters ne sont pas pris en compte. Ceux des joueurs non plus. «On doit s’adapter. Comme toujours», soufflait Rabiot.
Ne plus faire la sourde oreille sur le calendrier infernal
La dernière citation d’Adrien Rabiot s’applique aussi à ce point. Le calendrier actuel, «à mon humble avis, c’est trop», estimait Rodri, un mois avant d’être lauréat du Ballon d’Or... qu’il recevait en béquilles, victime d’une rupture des ligaments croisés du genou droit entretemps. On ne va pas vous compiler les déclarations des joueurs sur le sujet (mais on pourrait). C’est un fait, il y a plus de matches qu’avant, du moins pour l’élite, ceux qui sont internationaux, qui jouent une coupe d’Europe. Le foot est aussi plus intense qu’avant, donc plus éprouvant. Et la multiplication des déplacements contribue à l’accumulation de la fatigue.
Une fois de plus, les principaux concernés, inquiets pour leur santé, ne sont pas écoutés. La Ligue des champions a alourdi son calendrier en changeant de formule. La FIFA a ajouté des 16es de finale à sa Coupe du monde, en plus de lancer son Mondial des clubs à 32 équipes l’été dernier. Toujours plus. Le monde du ballon rond devrait peut-être regarder un peu la NBA afin de comprendre pourquoi sa stratégie est un but contre son camp.
Passer la publicitéLa ligue de basket américaine recense un nombre accru de blessures. Elles touchent en particulier ses stars, plus sollicitées que les autres joueurs. Problème : ces stars sont sa vitrine. L’ingrédient principal à la valeur du produit. Comme le foot, qui s’est largement inspiré, au fil du temps, de ce culte de l’individu au-delà du collectif. On sait bien, plus il y a de matches, plus l’écosystème du foot (dont nous, les médias, faisons partie) met du beurre dans ses épinards. Mais la fuite en avant n’est jamais la solution.
Stop aux protestations délirantes contre l’arbitrage
Des joueurs qui contestent une décision arbitrale, on a l’habitude. Mais dans le football, on peut toujours faire pire que le pire. Le 3 janvier, c’est un joueur lillois, Nabil Bentaleb, qui a dû retenir son entraîneur, Bruno Genesio, furieux contre l’officiel à la mi-temps d’une défaite contre Rennes (0-2). Le président du LOSC, Olivier Létang, jamais le dernier pour crier au scandale, était descendu des tribunes pour apostropher l’arbitre.
Des scènes stupéfiantes qui s’accumulent. L’an dernier, l’entraîneur lyonnais Paulo Fonseca avait failli donner un coup de tête à M. Millot. Il avait écopé d’une lourde et logique suspension. Pablo Longoria, président de l’OM, avait disjoncté en février 2025, dénonçant une «corruption totale dans ce championnat de merde». Un problème de mentalité propre au football ? «Certains présidents disent qu’ils adoreraient une relation avec les arbitres comme celle qui existe au rugby», a avancé Olivier Lamarre, porte-parole du SAFE, le syndicat des arbitres, à L’Équipe .
«On ne demande que cela d’avoir des relations sereines. Mais on constate qu’au rugby, quand une décision sensible est prise, il n’y a pas 4 joueurs qui entourent immédiatement l’arbitre pour rouspéter. Il n’y a pas un entraîneur qu’on est obligé de retenir. Il n’y a surtout pas un président qui descend à la mi-temps pour s’en prendre à l’arbitre de manière véhémente», constatait Lamarre. Les joueurs sont rompus à l’injonction de montrer l’exemple. Cela commence par le haut de la pyramide.
La fin des insultes dans les stades
Le vœu est pieux, c’est un euphémisme. On ne sait pas à quand remontent les premières insultes dans les stades de football. On sait seulement qu’elles sont tolérées et banalisées depuis très, trop longtemps. Et on se demande toujours pourquoi. Dans tout autre lieu ou contexte, les chants insultants, audibles à pratiquement tous les matches de Ligue 1, seraient choquants et inadmissibles.
Passer la publicitéCe «folklore», comme l’avait qualifié Nathalie Boy de la Tour, ancienne présidente de la LFP, est une première porte vers la violence qui gangrène les tribunes chez les pros et qui déborde sur le terrain chez les amateurs. Dans un monde parfait, une prise de conscience surviendrait chez les supporters, dont de nombreux pères de famille, étonnamment pas gênés par tant de vulgarité devant des enfants.
Alors on s’en remet aux instances. Au-delà de la prévention pour aborder le fond du problème, l’arrêt des matches apparaît comme la meilleure (la seule ?) solution à court terme. Ce fut le cas lors de PSG-PFC samedi dernier. Encore faut-il de la cohérence. «On va à Marseille, on va à Lyon, on va à Nantes c’est pareil, mais à chaque fois ça ne concerne que le PSG», s’agaçait à juste titre l’entraîneur parisien Luis Enrique. Sans les injures, le football se porterait mieux.