Un cadavre recouvert de carton, lesté d’une pierre, se décompose au beau milieu d’une station-service isolée dans le désert brésilien des années 1970. Affamés, des chiens aboient et commencent déjà à pointer leurs museaux près de ce corps en décomposition. Le soleil est écrasant de chaleur. L’atmosphère aveuglante semble suspendue tandis qu’une Coccinelle jaune quitte la route pour venir faire le plein. Le bras accoudé à la portière du véhicule, le conducteur plutôt circonspect demande au pompiste ce qui se passe. « Il voulait fuir. Personne ne vient parce que c’est carnaval. Les flics ont autre chose à faire ! », lui répond avec désinvolture le grincheux bonhomme qui ne s’émeut plus de rien, mis à part l’envie de remplir le réservoir de ce client malavisé.
Dès les premières images de L’Agent secret, Kleber Mendonça Filho, 57 ans, installe une atmosphère singulière, poisseuse et menaçante, qui rappelle certains films cultes américains des années 1970 comme le Duel de Spielberg (1971), Vanishing Point de Richard C. Sarafian (1971) ou Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper (1974). Le motif de la pompe à essence perdue en pleine cambrousse, qui symbolise autant la fausse sécurité que la menace et la solitude, constitue un grand classique du cinéma de genre américain.
Passer la publicitéCar oui, le héros du quatrième long-métrage du cinéaste brésilien a la mort aux trousses. En 1977, la dictature militaire pourchasse ses ennemis avec la plus vive énergie. Marcello, qui se fait désormais appeler Armando, fait partie de ceux-là. Fuyant São Paulo, cet ancien intellectuel universitaire, opposant politique au régime en place, arrive à Recife pour prendre un nouveau poste dans l’administration au service des archives. Il vient surtout pour renouer avec son fils de 9 ans.
L’inoubliable Pablo Escobar de Narcos
Wagner Moura, l’inoubliable Pablo Escobar de la série télévisée Narcos, prête ses traits à ce protagoniste au passé mystérieux, toujours sur le qui-vive. Prix d’interprétation masculine à Cannes, Moura porte l’intrigue du film sur ses épaules. Il confère à son personnage une épaisseur tout intérieure. Engagé dans une traque funèbre dont il est la cible, ce père veuf qui tente de faire profil bas est traversé par des frissons d’anxiété permanents. Après s’être installé dans un immeuble où vit une communauté de personnes qui cachent toutes des secrets, il joue les caméléons pour retrouver son petit garçon qu’il emmène notamment au cinéma voir Les Dents de la mer.
Une atmosphère paranoïaque plane en sourdine et entremêle habilement le genre du film d’espionnage à celui du thriller de gangsters, tout en le saupoudrant d’un zeste de cinéma fantastique…Le gamin imagine son père comme Jean-Paul Belmondo, l’espion magistral du Magnifique de Philippe de Broca. C’est d’ailleurs de là que vient le titre du film de Kleber Mendonça Filho. Pourtant Marcello n’a rien d’un agent secret. L’œil fuyant, toujours aux aguets, il se réveille en hurlant la nuit après d’affreux cauchemars, étreint son fiston dès qu’il le peut, ou s’amourache de sa voisine comme si c’était la dernière fois. Une atmosphère paranoïaque plane en sourdine et entremêle habilement le genre du film d’espionnage à celui du thriller de gangsters, tout en le saupoudrant d’un zeste de cinéma fantastique… Surtout quand le réalisateur d’Aquarius met en scène une jambe poilue, tout droit sortie de la gueule d’un requin, qui se met à poursuivre et attaquer des gens dans un parc.
Un fascinant puzzle narratif
L’intrigue se déploie sur deux heures trente sous la forme d’un fascinant puzzle narratif, mêlant la trame narrative du passé à celle du présent. Dans une sorte de mise en abyme inattendue, l’histoire de Marcello se retrouve soudain examinée de près par deux étudiantes contemporaines qui se passionnent pour cette période troublée du Brésil. L’Agent secret tisse alors des liens entre hier et aujourd’hui, et s’affirme comme un film sur la mémoire. Fusionnant une dimension réaliste à des élans poétiques, le beau film du réalisateur de Bacurau conte avant tout l’histoire d’un homme qui veut rester fidèle à ses valeurs dans un pays où tout le monde lui crie de les oublier… On se croirait presque dans le Brazil orwellien de Terry Gilliam.
La note du Figaro : 3/4.