Un choc esthétique. Une crise mystique. Une sorte d’extase. Le marbre de Carrare provoque cet effet sur les architectes. Le marbre à Carrare, pour être tout à fait exact. Dans The Brutalist, le personnage joué par Adrien Brody se rendait dans une carrière pour trouver le marbre idéal. La scène est rejouée quasiment à l’identique dans L’Inconnu de la Grande Arche. Johan Otto von Spreckelsen (incarné par Claes Bang) caresse la pierre du plat de la main, ferme les yeux, soupire de plaisir. Les deux films racontent la même histoire, celle d’un architecte aux prises avec son commanditaire.
L’Inconnu de la Grande Arche met en scène une histoire inédite, dévoilée par Laurence Cossé dans un récit foisonnant, La Grande Arche (Gallimard). Stéphane Demoustier resserre la focale sur l’architecte derrière ce monument mal-aimé, inaccessible au public, coquille vide hormis quelques bureaux, et fait du prince sous le règne de Mitterrand, président bâtisseur (pyramide du Louvre, Opéra Bastille, Grande Bibliothèque).
Passer la publicitéSpreckelsen ? En 1983, personne ne sait prononcer le nom du lauréat du concours anonyme pour la construction d’un édifice emblématique dans l’axe du Louvre et de l’Arc de triomphe. Personne ne connaît même son nom. À l’Élysée comme ailleurs. Cet architecte danois, professeur à l’Académie royale des beaux-arts à Copenhague, a construit jusqu’ici sa maison et deux églises. Il débarque à Paris avec un simple dessin de ce qu’il appelle le « Cube » - il ne sait pas se servir d’un ordinateur. Doux rêveur, l’architecte se révèle inflexible, rétif à tout compromis.
Portrait passionnant d’un créateur idéaliste ou irresponsable - Demoustier ne tranche pas - L’Inconnu de la Grande Arche est aussi une savoureuse satire de la mitterrandie, avec ses courtisans, ses luttes politiques, sa cohabitation, dont Spreckelsen découvre les ressorts en même temps que tous les Français - Alain Juppé, nouveau ministre du Budget, serre la vis en 1986. Paul Andreu (Swann Arlaud), maître d’œuvre pragmatique, et Jean-Pierre Subilon (Xavier Dolan), fusion des conseillers en urbanisme Jean-Pierre Subileau et Robert Lion, s’échinent à sauver les meubles. Ou plutôt les murs.
Reconstitution des grands chantiers
Mitterrand, monarque retors et mécène capricieux, est à la fois au-dessus de la mêlée et seul arbitre des élégances. Il faut voir Michel Fau, Mitterrand plus vrai que nature sans jouer l’imitation, s’accroupir pour examiner la maquette de l’Arche. Sa face de lune satisfaite s’insère dans l’ouverture du Cube, preuve qu’on peut faire entrer un rond dans un carré. Stéphane Demoustier encapsule le Paris des années 1980. Magie du cinéma et du numérique qui permet de reconstituer les chantiers des grands travaux mitterrandiens. Outre l’Arche, on voit la pyramide du Louvre sortir de terre, le temps d’une séquence où Spreckelsen vient prendre conseil auprès de Pei.
L’architecte danois, démissionnaire et décédé avant l’achèvement du projet, ne connaîtra pas la même renommée que son homologue américain. Il n’est pas sûr qu’il faille tirer une morale de son destin funeste. Des années 1980, décennie vaniteuse et dispendieuse, on peut suggérer que l’œuvre la plus audacieuse n’est peut-être pas celle d’un « starchitecte » ou d’un inconnu mais le Pont-Neuf emballé par Christo lors d’un été indien en 1985. Un geste éphémère, poétique, dont le souvenir est plus fort que nombre de bâtiments en marbre.
La note du Figaro : 3/4