Au sud-est de Kobané, sur la route d’Aïn Issa, l’imposante silhouette de l’usine Lafarge se découpe dans le crépuscule. Une nappe de pétrole échappée d’un camion-citerne macule la chaussée ; au bout d’une allée sans asphalte, des camions stationnent à l’entrée du complexe à l’arrêt.
Les murs d’enceinte enserrent des silos et cheminées toujours debout, malgré les bombardements turcs qui ont ciblé la cimenterie de Jalabiya, à la mi-janvier 2024. Dans la campagne environnante, les drones ont fait bien plus de dégâts : silos à grains éventrés, fermes pulvérisées.
Prise en étau entre deux zones d’occupation par l’armée d’Ankara et ses supplétifs islamistes syriens, décidés à torpiller toute autonomie kurde, la zone a payé un lourd tribut aux opérations « Bouclier de l’Euphrate » en 2016-2017, « Rameau d’olivier » en 2018 et « Source de paix », en 2019.
Avec un clair objectif de nettoyage ethnique, ces offensives ont chassé de leurs foyers des milliers de familles kurdes, qui ont échoué, pour beaucoup, dans des camps de déplacés. À Aïn Issa, le labyrinthique check-point où bifurquent les routes vers Raqqa et Tall Abyad, toujours sous occupation turque, est couvert d’un interminable et dérisoire toit de tôle antidrones.
Un cessez-le-feu qui ne dissipe pas toutes les menaces
En ce mois de mai, le processus de paix ouvert entre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et le pouvoir turc a rendu possible une trêve offrant un répit inespéré à des populations éprouvées par une décennie de guerre. Aux abords de l’usine Lafarge désaffectée, les paysans se risquent à nouveau dans les champs et les oliveraies. Le bourdonnement des drones a laissé place au piaillement des hirondelles ; des familles profitent de la fraîcheur du soir dans les vergers.
Plus au nord, sur l’Euphrate, les étendues bleues du barrage de Tichrine ont retrouvé un semblant de sérénité, après des mois d’âpres combats : au terme de difficiles négociations, un accord a été conclu le 10 avril entre le pouvoir syrien d’Ahmed Al Charaa et les Kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS) pour assurer conjointement la sécurité de cette infrastructure vitale pour l’alimentation en eau et en électricité.
Ce cessez-le-feu ne dissipe pourtant pas toutes les menaces, et surtout pas celle d’une résurgence djihadiste. « Daech a été défait militairement, mais pas dans les têtes », soupire Aveen Sweid, coprésidente de l’Administration autonome du nord-est de la Syrie (Aanes), qui garde en tête l’entrelacs des complicités qui ont permis à Daech de faire régner jusqu’en 2019 la terreur de son « califat », à commencer par celle du cimentier français jugé à Paris pour « financement du terrorisme ».
Roxan Muhammad, porte-parole des YPJ, les unités féminines des FDS, met, elle, franchement en garde contre « l’activisme persistant de cellules de Daech en Syrie ». « Ces cellules, si elles changent de nom, restent actives sur l’ensemble du territoire. Ce phénomène, combiné à la présence de prisons et de camps où sont retenus des djihadistes et leurs familles, représente une menace explosive pour la région mais également pour le reste du monde », s’alarme-t-elle.
Le 13 octobre, les Kurdes de Syrie ont annoncé avoir trouvé avec Damas un « accord de principe » pour l’intégration de leurs troupes au sein des forces de sécurité syriennes. Dans un contexte sécuritaire toujours miné par les attaques des groupes islamistes armés.
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