Tous deux sont députés, siègent à gauche de l’hémicycle et se sont fait élire sous la bannière du Nouveau Front Populaire, mais ils ne partiront sûrement pas en vacances ensemble - et en tout cas, pas à la chasse. François Ruffin et Aymeric Caron, respectivement députés de la Somme et de Paris, se sont écharpés sur la question de la chasse, pratique dont le second est un adversaire notoire au nom de son adhésion aux théories antispécistes, qui postulent que tout acte de violence envers un animal est un crime comparable à du racisme envers les animaux.
À l’origine de leur brouille, un billet de blog de François Ruffin publié ce vendredi 12 septembre a ravivé le débat sur la chasse au sein de l’extrême-gauche. Le député apportait son soutien aux chasseurs de gibier d’eau de la baie de Somme, après une polémique estivale déclenchée par un militant écologiste et anti-chasse, Pierre Rigaux, qui avait eu une altercation avec ces chasseurs alors qu’il les filmait pour dénoncer leur passion sur les réseaux sociaux. Pierre Rigaux avait été placé en garde à vue, et avait ensuite dénoncé la violence des chasseurs, lesquels étaient appelés au plus grand calme par la fédération de chasse locale, soucieuse d’éviter tout incident qui pourrait ternir l’image des chasseurs. Sur les réseaux sociaux, de nombreux militants de gauche avaient apporté leur soutien à Pierre Rigaux.
Passer la publicitéDans ce débat, François Ruffin a donc pris le parti de défendre les chasseurs, dont il assure que l’un d’eux est un ancien ouvrier de Goodyear syndiqué à la CGT, dénonçant le mépris de classe d’une gauche parisienne hors-sol et même d’une «gauche du jugement, du mépris, [qui] nous a aliénés des gens partout dans le pays».
Dans son texte François Ruffin dit s’être toujours engagé contre ce mépris pour se tenir du côté de la France rurale, des déclassés et des perdants de la mondialisation, que la France parisienne et snob prenait de haut : «J’ai vingt ans dans les années 90, c’est-à-dire que je me forge intellectuellement, politiquement, durant cette décennie du mépris : alors que la mondialisation souffle à fond, les élites se moquent des beaufs, accrochés à leur clocher et à leurs traditions, qui vont au camping, jouent aux boules, picolent leur bière devant un match de foot, agitent le drapeau tricolore. Et par-dessus tout, le sommet de la bêtise : qui chassent.»
«Plus qu’un loisir : une identité»
Il dit alors avoir créé son journal, Fakir, pour donner la parole à cette France méprisée, et décrit dans une envolée lyrique ce qu’il a découvert dans le quotidien de ces chasseurs du nord : «Les canards “appelants” élevés au fond du jardin. Le chien comme un copain. Le virus qui se transmet de père en fils. Les cris qu’on imite dès l’enfance, qui donnent lieu à des concours, et d’où viennent les (formidables) “chanteurs d’oiseaux”. Le droit de chasse comme héritage de la Révolution, abolition d’un privilège. Les journées à entretenir les marais. Les nuits à la hutte, dans l’amitié et l’obscurité.» Et de conclure que selon lui, la chasse «est plus qu’un loisir : une identité. Locale. Ouvrière. Populaire. Quand l’identité est justement blessée.»
S’il se dit malgré tout «défenseur de la cause animal» et préoccupé par le sort du bétail dans l’élevage intensif, François Ruffin conclut donc : «quoi qu’il en soit, je ne serai pas anti-chasseurs» et somme la gauche de ne pas «rallumer la guerre des chasses». Et fustige au passage les activistes de gauche, anti-chasse, qui rivalisent d’inventivité «pour dénoncer, pour monter la France contre ce bout du pays, pour démontrer combien les chasseurs sont des cons».
Sur X, son collègue du Nouveau Front Populaire Aymeric Caron lui a répondu en indiquant que tous deux ont «déjà eu cette discussion ensemble», tout en l’étrillant : «Ta vision est, je te l’avais dit, fausse et dépassée». «Beaucoup de bourgeois pratiquent la chasse et beaucoup de gens aux revenus modestes la détestent», soutient le député de Paris, qui ajoute : «Comment une société dite civilisée peut-elle considérer comme un loisir le fait de tuer des êtres vivants sensibles, qui ne dérangent personne ?»
Et d’inviter François Ruffin à le rejoindre sur le stand de son mouvement, la Révolution Écologique pour le Vivant, à la Fête de l’Huma : «Passe nous voir, nous te ferons goûter un excellent burger vegan», lance Aymeric Caron.
C’était samedi. Attention, spoiler : la réconciliation n’a pas eu lieu, et François Ruffin n’a pas semblé alléché par le menu. «On ne t’a pas vu sur le stand» a regretté ce dimanche midi Aymeric Caron sur X, manifestement seul devant son burger vegan.