Le chef, figure de proue de l’interprétation historiquement informée, revient au château avec son nouvel ensemble, The Constellation Choir and Orchestra. Il y restera en résidence pour les trois prochaines saisons.
LE FIGARO. - Que représente le château de Versailles dans votre imaginaire d’artiste ?
Passer la publicitéSIR JOHN ELIOT GARDINER. - Pour moi, c’est un lieu qui a toujours été extrêmement inspirant. Tant pour l’interprétation de la musique baroque que pour celle des grands chefs-d’œuvre du romantisme. J’ai ainsi toujours été frappé de voir à quel point l’Opéra royal, qui avait été rêvé par Louis XIV et fut inauguré sous Louis XV, offrait à la musique de Berlioz, surtout interprétée sur instruments d’époque, un écrin idéal. Comme si cette salle, par ses proportions, anticipait les attentes des compositeurs de la génération romantique. De même, la Chapelle royale, de par son acoustique époustouflante et l’intégration de son décor peint et sculpté à son architecture, est un lieu d’une théâtralité sublime, qui convient parfaitement aux Vêpres de Monteverdi ou à la Messe en si de Bach, mais aussi à ses cantates plus intimistes.
Des cantates qui sont au cœur de votre participation à cette nouvelle saison de l’Opéra royal. Vingt-cinq ans après votre « pèlerinage Bach », qui vous conduisit à en diriger l’intégrale dans le monde entier, vous n’en avez toujours pas fini avec le Cantor de Leipzig ?
On n’en a jamais terminé, avec lui ! Même après avoir dirigé certaines de ses cantates un grand nombre de fois, on a toujours envie d’y revenir. Avec un surplus de connaissances, l’envie d’expérimenter des choses différentes, pour les recontextualiser encore davantage. Comme nous le ferons cette saison à la Chapelle royale du château, justement, en faisant entendre autour de l’Actus tragicus ou des cantates composées pour illustrer la rencontre sur le chemin d’Emmaüs d’autres musiques qui couvrent la période reliant Schütz à Bach. J’aime aussi comparer ce qui se fait par ailleurs. Je suis par exemple fasciné par l’interprétation de Raphaël Pichon et son travail autour de Bach. Il a énormément d’idées et de connaissances propres. Il est très ouvert. Nous discutons régulièrement lui et moi de ses œuvres. J’aime cette dynamique de partage du savoir. Et sentir le souffle de cette passion pour Jean-Sébastien Bach traverser les générations.
Comment expliquez-vous justement cette passion des jeunes générations pour Bach ?
Je crois que c’est une musique qui parle profondément à notre temps. Dont on a réellement besoin à notre époque. Pourquoi particulièrement aujourd’hui ? Parce que sous ses dehors d’œuvre spirituelle ou religieuse, sa musique, qui suit le calendrier liturgique, est aussi pleinement connectée avec l’humain. Avec les cycles de la nature. Avec le rythme des saisons. Et donc de la vie, dans ce qu’elle a de plus tangible et de plus fondamental. Dans nos sociétés, on a perdu le contact avec la nature, oubliant que la liturgie des hommes suit celle de la nature, que le rythme premier de la culture était celui de l’agriculture. Alors que nous sommes en plein questionnement sur l’avenir de la planète, sur notre rapport à la nature, sur notre capacité à nous reconnecter au réel, cette musique tellement spirituelle semble nous montrer la voie. Je ressens cette soif quand je travaille avec de jeunes musiciens, comme je l’ai fait cet été en dirigeant les étudiants de l’Académie Gustav Mahler.
Passer la publicitéEn parlant de cycle, vous et votre nouvel ensemble, Constellation, serez associés aux trois prochaines saisons de l’Opéra royal. Qu’attendez-vous d’une telle résidence ?
C’est évidemment un grand honneur et le gage d’une profonde générosité de la part de Château de Versailles Spectacles et de son directeur, Laurent Brunner. Pour nous, cette résidence est capitale. Elle nous offre une possibilité unique d’approfondir le rapport que nous avons ici avec le public français. A fortiori celui du château de Versailles, qui nous a fait confiance dès notre première saison, en nous accueillant l’an dernier pour notre tournée inaugurale. Elle nous oblige, aussi. Les spectateurs qui me suivent savent à quel point la notion de cycle est chère à mon cœur. Ce partenariat nous incite à bâtir un projet cohérent et de longue haleine, avec une continuité et je l’espère une belle clarté d’entente avec le public.
Un an après la création de ce nouvel ensemble, quel regard portez-vous sur son évolution ?
Un regard très positif. Un grand nombre des musiciens et des choristes avec lesquels j’ai pu travailler par le passé nous ont rejoints. Il y a quelques mois, l’ensemble a organisé sa première académie à Springhead, sur mes terres familiales, qui sont aussi le berceau de ce nouvel ensemble. Nous avons accueilli énormément de jeunes chanteurs que je n’avais encore jamais rencontrés, et qui incarnent déjà une fabuleuse relève potentielle. Mais, en ces temps compliqués pour la musique en Grande-Bretagne, ils ont besoin qu’on leur donne confiance en eux-mêmes et en l’avenir. C’est ce que j’espère contribuer à faire avec cette académie.
Avez-vous déjà des idées et des envies de répertoire pour les saisons à venir ?
Passer la publicitéBien sûr. Je ne vous étonnerai guère en vous disant que Bach et Monteverdi dominent mon passé comme ils dominent mon avenir. Pour autant, notre répertoire se veut volontairement assez large. Cette saison versaillaise ne sera d’ailleurs pas exclusivement placée sous le signe de Bach, puisque, en plus de l’Oratorio de Pâques, nous donnerons pour les fêtes un programme constitué des « Christmas Carols » que j’entendais, enfant, lors des spectacles de la Nativité qu’organisait ma mère dans le moulin de la ferme familiale, allant de Byrd à Gibbons en passant par Tallis ou Monteverdi. Parmi les projets futurs de Constellation, nous avons des discussions autour de Mendelssohn et du Songe d’une nuit d’été, que nous aimerions aussi associer à la pièce de Shakespeare. J’aimerais aussi refaire de la musique française, notamment le Requiem de Campra, des motets de Lalande ou de petits oratorios de Marc-Antoine Charpentier. Et je rêve aussi d’un projet contemporain. Je suis notamment très intéressé par le travail de mon compatriote Thomas Adès !
En concert les 14 décembre, 5 avril et 11 et 12 juin à la Chapelle royale.