Face à la pénurie de soldats, l’Ukraine envoie sur le front des techniciens de son armée de l’air

Une vidéo surgie en début de semaine sur Telegram a suscité une vive émotion en Ukraine. L’on y voit une douzaine d’hommes en treillis, masqués, dans un hangar d’aviation, dénoncer l’envoi sur le front de techniciens de l’armée de l’air. «Notre unité a reçu un ordre de transfert de presque tout le personnel technique vers l’infanterie, ce qui entraînera l’effondrement de l’armée de l’air. Auparavant, 250 personnes avaient déjà été emmenées, maintenant ils prévoient d’en prendre 218 autres. Notre équipe technique est actuellement détruite. Sans nous, l’aviation ne peut pas fonctionner»témoignent anonymement les soldats, sans préciser le nom de l’unité concernée, mais elle s’occuperait notamment de la maintenance de chasseurs ex-soviétiques MiG-29.

Deux députés ukrainiens, connus pour leurs critiques récurrentes des conditions dans l’armée mais aussi pour leur patriotisme face à l’agression russe, sont immédiatement montés au créneau pour dénoncer ce choix d’affectation. «Conformément aux ordres du commandant en chef, le général Oleksandr Syrsky , des techniciens, mécaniciens et autres spécialistes de l’armée de l’air sont transférés de manière intensive vers l’infanterie», a écrit sur Telegram la parlementaire de la Rada Maryana Bezuglaya, membre du parti Serviteur du peuple, celui de Volodymyr Zelensky, laquelle craint que «des régions entières soient exposées». Un autre député du même parti, Alexeï Goncharenko, est allé dans le même sens, expliquant même que des personnels servant à détecter les cibles aériennes étaient aussi envoyés sur le front.

«Mesure forcée»

Face à la polémique grandissante qui s’inscrit dans un contexte de critiques croissantes sur le manque de soldats et les difficultés rencontrées par la mobilisation, l’état-major des forces ukrainiennes a été obligé de réagir. «Certains personnels de l’armée de l’air, ainsi que d’autres branches des forces armées ukrainiennes, après une formation préalable dans des centres de formation, viennent renforcer les forces terrestres et les forces d’assaut aériennes», reconnaît l’état-major dans un communiqué publié par le média ukrainien Strana. Et le commandement de se justifier : «La situation sur le front est difficile dans de nombreuses régions, il n’y a pas assez de fantassins. [Renforcer les brigades terrestres] est une mesure forcée de la direction militaire afin de renforcer notre défense». «Il n’est pas prévu de transférer les spécialistes du service d’ingénierie aéronautique de l’armée de l’air, chargé de l’entretien des avions, vers les unités d’infanterie», a néanmoins précisé l’état-major pour tenter d’éteindre l’incendie.

Ce n’est pas la première fois que de telles critiques émergent. Fin décembre, Maryana Bezuglaya avait dénoncé l’envoi sur le front dans l’infanterie de médecins militaires. Volodymyr Zelensky avait dû réagir en publiant un décret interdisant cette pratique. Au-delà, ces réaffectations de certains militaires illustrent la situation particulièrement difficile dans laquelle se trouvent les forces armées ukrainiennes. «Elles sont au bout de leurs capacités sur le plan humain. Elles ne peuvent plus recourir qu’à des mesures d’urgence, qui sont par définition mauvaises», explique au Figaro une source militaire française. L’officier supérieur d’ajouter : «Cette décision corrobore les témoignages ukrainiens faisant état d’artilleurs ou de dronistes envoyés dans les tranchées, d’un bataillon de la 93e brigade qui ne comprendrait plus que huit soldats, de la 155e brigade qui comptabiliserait 1700 déserteurs . Tous ces éléments pointent vers une même conclusion : le manque de fantassins».

Cette pénurie sur le front intervient alors que les forces russes avancent dans le Donbass d’une quinzaine de kilomètres carrés par jour. Huit villes et 3500 km2 ont été conquis en 2024 et, début janvier, Kourakhove est tombée tandis que Toretsk, Chasiv Yar et Velyka Novossilka sont sur le point d’être prises. La manœuvre d’enveloppement de Pokrovsk s’accélère avec deux routes cruciales qui sont désormais au moins partiellement tombées sous contrôle russe ces derniers jours. S’il n’y a pas d’effondrement de la défense ukrainienne, même localisé, la situation militaire se dégrade ainsi jour après jour.

Alors que les autorités ukrainiennes ne reconnaissent officiellement que 40.000 décès parmi leurs forces armées, certains éléments sèment le trouble. Voloymyr Zelensky a récemment déclaré dans une interview avec un YouTubeur américain que «les forces armées ukrainiennes comptaient un million d’hommes». «Il y a une chose que je ne comprends : où sont-ils ? sont-ils morts ?», s’est agacé début janvier sur Telegram le député Alexeï Goncharenko, qui a précisé son raisonnement : «On nous dit constamment qu’on recule car l’on serait cinq moins nombreux que les Russes. D’après des données statistiques, ils seraient 600.000 à 700.000 en Ukraine». Des chiffres qui, pris ensemble, n’apparaissent pas cohérents au regard d’«un banal calcul mathématique», regrette le parlementaire.

Risque pour la défense aérienne

Il ne fait pas de doute que les pertes russes, de leurs côtés, sont élevées, mais la Russie, par nature, dispose d’un réservoir d’hommes supérieur - avec une population de 144.000 millions d’habitants contre officiellement 43 millions pour l’Ukraine en 2021, et plus probablement quelque 30 millions en tenant compte de l’émigration et des annexions, soit un rapport de 1 à 4. Le site ukrainien UALosses, qui répertorie les pertes documentées, recense 68.000 morts de soldats ukrainiens tandis que son équivalent russe, Mediazona, recense 84.0000 morts de soldats russes. Dans les deux cas, il s’agit de chiffres minimum, sans doute éloignés du bilan total. 

Les Russes, aussi, ont envoyé sur le front des troupes qui n’étaient pas destinées à rejoindre l’infanterie. Le Figaro racontait ainsi comment les marins du porte-aéronefs Admiral Kouznetsov  se sont retrouvés à combattre en Ukraine. Mais le parallèle avec les mécaniciens de l’armée de l’air ukrainienne est bancal. L’armée russe, qui, depuis la mobilisation partielle de l’automne 2022, s’appuie sur des cohortes de volontaires grassement payés, «n’a pas du tout les mêmes problèmes d’effectifs que les Ukrainiens», observe notre source. Et le navire-russe est immobilisé depuis des années en vue de sa modernisation. «Ils n’ont pas besoin du Kouznetzov au radoub, alors que les MiG-29 sont encore les principaux avions de combat ukrainiens», précise l’officier supérieur.

Car c’est aussi le risque majeur que l’Ukraine prend en envoyant des aviateurs dans des combats au sol, celui d’un affaiblissement de sa défense aérienne, qui repose certes sur des systèmes de missiles sol-air, également en nombre insuffisant, mais aussi sur sa chasse. Face aux vagues de missiles et de drones russes à longue portée qui frappent toutes les villes d’Ukraine, l’arrière du front, et non seulement le front lui-même, souffre durement. Dans leur vidéo, les techniciens rappellent que «depuis 2014, nous préparons des vols de combat dans les conditions les plus difficiles : jour et nuit, nous défendons notre patrie face à l’ennemi»

Après avoir évoqué les vieux MiG-29 qu’ils connaissent par cœur, ils rappellent aussi qu’«ils maîtrisent aujourd’hui de nouveaux avions et de nouvelles armes fournis par nos alliés occidentaux». Une référence, notamment, aux chasseurs F-16 que la Belgique, le Danemark, les Pays-Bas et la Norvège fournissent ou se sont promis de fournir à Kiev avec l’autorisation de Washington. Ces appareils, moins rustiques que les MiG et les Soukhoï, nécessitent une maintenance assidue et l’application de standards otaniens spécifiques. Face à la pénurie de moyens de défense anti-aérienne, ces chasseurs peuvent cibler les missiles de croisière russes - récemment, un pilote ukrainien a affirmé en avoir intercepté six, une information spectaculaire, mais non confirmée de source indépendante - et participent également aux frappes dans la profondeur contre le territoire russe. Sans mécaniciens, les F-16 risqueraient néanmoins de rester cloués au sol.