Un personnage « démoniaque ». Voilà comment les soutiens de Donald Trump qualifient Bad Bunny, la star mondiale du reggaeton, annoncé en début de semaine comme la prochaine vedette du « half-time » show du Super Bowl. Le choix du chanteur portoricain, fidèle ambassadeur du territoire des Grandes Antilles, est loin de faire consensus. Des plus proches conseillers du président américain aux différents influenceurs du mouvement MAGA, tous ont reproché ces derniers jours à la National Football League (NFL) de « comprendre rien à rien » en décidant de lui faire appel.
Il faut dire, Bad Bunny est aux antipodes de la politique menée par le parti républicain. Déjà, son physique offusque les conservateurs. Mini-shorts, vestes extravagantes, lunettes de soleil, maquillage, boucles d’oreilles, piercings... Il est le genre d’artiste que la droite américaine aime considérer comme « woke ». D’autant plus que ce dernier soutient ouvertement la cause LGBT, affirmant ne pas savoir si, dans vingt ans, il sera marié à un homme ou à une femme en raison de sa « sexualité fluide ». Autant dire que ce genre de discours passe mal dans les actuels couloirs de la Maison Blanche.
Passer la publicitéBunny est aussi un fervent démocrate. En 2020, Benito Ocasio à la ville est apparu dans une publicité de la campagne de Joe Biden pour l’élection présidentielle. Quatre ans plus tard, l’artiste trentenaire a appelé au soutien de Kamala Harris dans la course à la présidence. Ce parti pris lui a valu quelques critiques acerbes de la part du clan Trump, comme celle de l’humoriste Tony Hinchcliffe, qui en est venu à comparer Porto Rico à une « île flottante de déchets ». Malgré son appétence pour l’humour noir, la blague n’est pas bien passée aux yeux de la star du reggaeton. Car il est mal venu de parler ainsi de son territoire, aujourd’hui non incorporé aux États-Unis et relativement autonome dans sa langue et sa culture.
Un chanteur très engagé
Dans sa musique, Bad Bunny dénonce. Il évoque le statut précaire de l’île dans l’empire américain, s’oppose au Nouveau parti progressiste au pouvoir qui milite pour le statut d’État de Porto Rico, ou encore à l’exil fiscal de nombreux étrangers aux Antilles. Il combat également l’extrême pauvreté qui touche plus de 40 % des locaux, l’abondance de complexes hôteliers privés sur les plages et les mesures d’austérité prises par le Congrès. Son but ? Porter la voix de tout un peuple. Au magazine Time en début d’année, il explique que la chanson lui permet de « s’exprimer de manière plus politique ». « Chaque Portoricain peut l’écouter, tirer ses propres conclusions, faire ses recherches et la comprendre comme il l’entend. »
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Ses convictions l’ont amené, le 10 septembre, à snober les États-Unis de sa nouvelle tournée mondiale pour « plusieurs raisons », alors que ce pays représente son quatrième plus gros marché. Parmi elles, la crainte de voir la police de l’immigration (ICE) venir aux portes de ses concerts, elle qui a arrêté quelque 500 « migrants illégaux » essentiellement dominicains à Porto Rico le mois suivant l’investiture de Trump. La position de Bad Bunny est claire et nette sur ce sujet. Pour lui, ces agents sont « des fils de pute ». Et pas question de voir « des expulsions massives de Latinos » à la sortie de ses shows.
Bad Bunny et Drake - MIA (2018)
Chasseur de records
Après tout, le chanteur antillais peut se permettre de faire l’impasse sur le territoire de l’Oncle Sam. Il n’a vraisemblablement pas besoin du « buzz à l’américaine » pour se forger un nom. Cet été, il a pris le pari de faire une résidence de trente concerts à San Juan, capitale de son île natale, au lieu d’aller se produire à l’étranger ou en festivals. Ce fut une immense réussite. En trois mois de spectacle, l’économie portoricaine a été boostée de plus de 400 millions de dollars, alors que cette période de l’année est habituellement marquée par une baisse notable du tourisme en raison du passage de nombreux ouragans dans les Antilles.
Passer la publicitéAu grand dam de Donald Trump, Bad Bunny est une icône dans son pays. Mais aussi un peu partout à travers le monde. Il y a 18 ans, l’artiste portoricain faisait ses classes dans la chorale de l’église que fréquentait sa mère institutrice. Aujourd’hui, il prépare ses futurs concerts à Barcelone, à Tokyo, à Milan, à Buenos Aires, à Lisbonne, ou encore à Paris, où il se produira à deux reprises à La Défense Arena en 2026, la plus grande salle d’Europe. Sur les plateformes de streaming musical, le chanteur est écouté chaque mois par plus de 77 millions de fans. C’est simple, il est le sixième artiste le plus écouté au monde à l’heure actuelle. En 2024, il occupait la troisième position. En 2020, il était au sommet de ce classement, une première à l’époque pour un artiste non-anglophone.
Nous n’avions jamais cru possible, en tant que Portoricains et Latino-Américains, de rivaliser sur le marché anglo-saxon
Tiny, producteur
Tel un véritable chasseur de record, il fait en 2017 la couverture du prestigieux magazine Playboy. Trois ans plus tard, son album El Último Tour Del Mundo devient le premier disque entièrement en espagnol à atteindre la première place du Billboard 200 aux États-Unis. En 2021, le magazine Time inscrit son nom dans la liste des 100 personnalités les plus influentes du monde. Un an après, son projet Un vernao sin ti rencontre un immense succès à la fois dans les pays hispanophones comme anglophones. Pendant treize semaines consécutives, il occupera le sommet des Charts américains. « Nous n’avions jamais cru possible, en tant que Portoricains et Latino-Américains, de rivaliser sur le marché anglo-saxon, tout cela tient en grande partie à Benito », expliquait dans un entretien Tiny, coproducteur de plusieurs des morceaux du chanteur.
Bad Bunny - NUEVAYoL (2025)
La liste peut être encore plus exhaustive. Un vernao sin ti deviendra l’album le plus vendu dans le monde en 2022, sa tournée rassemblera 2,47 millions de spectateurs en 81 concerts (une moyenne de 30 000 personnes par date), il détrônera Ed Sheeran et Drake, et il réitérera de telles performances avec ses disques suivants Nadie sabe lo que va a pasar mañana en 2023 et Debí tirar más fotos en 2025. Cerise sur le gâteau, Bad Bunny a remporté trois Grammy Awards et neuf Latin Grammy Awards.
Sur tous les fronts
Mais alors, pourquoi un tel succès ? D’abord, l’homme qui tient son nom de son costume de lapin porté lorsqu’il était plus jeune a apporté un vent d’air frais dans l’industrie musicale. Sa trap latino et son reggaeton, assortis de mélodies vicieuses et de cadences brutes, font de lui un artiste à part entière, peut-être le plus grand chanteur latino-américain de sa génération. Son nom fait peut-être la une des journaux ces dernières semaines, mais sa réputation ne date pas d’hier. Depuis 2018, Bad Bunny s’associe à quelques-uns des plus grands noms de la musique actuelle. Il acquiert son premier succès aux côtés de la rappeuse Cardi B et du chanteur J Balvin sur le morceau I Like It. Le reste de sa discographie inclut un panel exceptionnel de tubes, comme MIA avec Drake, K-POP avec Travis Scott et The Weeknd, ou encore La Noche de la Anoche avec la chanteuse Rosalía.
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Passer la publicitéBad Bunny essaie aussi de se faire un nom au-delà de la musique. En 2021, l’artiste portoricain s’est lancé dans le catch, une passion qui le suit depuis son plus jeune âge. Il a alors été couronné champion 24/7 de la WWE après avoir fait tomber son adversaire japonais Akira Tozawa. Le chanteur, en plus d’être un combattant redoutable, admire aussi le septième art. Il y a été aperçu à plusieurs reprises. D’abord en 2022, où il jouait le personnage du Loup dans le Bullet Train de David Leitch aux côtés de Brad Pitt. Puis, il a interprété Felipe dans Cassandro de Roger Ross Williams et Colorado dans Pris au piège de Darren Aronofsky. Le maudit par le clan Trump est sur tous les fronts. Sa voix porte peut-être plus que n’importe quel autre artiste à l’heure actuelle. Et avec le Super Bowl, nul doute que son nom rayonnera encore davantage. À voir s’il fera mieux que son prédécesseur, le rappeur américain Kendrick Lamar, qui avait réalisé un record d’audience début 2025 avec 133,5 millions de téléspectateurs.