Après avoir offert une splendide relecture du mythe d'Ondine en 2020, et raconté les amours d'un quatuor dans Le Ciel Rouge (2023), le réalisateur allemand Christian Petzold revient sur le thème de la perte d’un enfant, qu'il avait déjà exploré dans L’Ombre de l’enfant (2003) ou encore Fantômes (2005). Présenté à la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes 2025, Miroirs No. 3 sort dans les salles le 27 août.
En arrivant à destination pour un week-end entre amis, Laura, pianiste et étudiante en musique, ne se sent pas bien. Elle exprime à son compagnon son souhait de rentrer à Berlin. En chemin vers la gare, ils ont un accident de la route qui coûte la vie à son petit ami.
Épargnée, la jeune fille demande à Betty, la femme qui l'a recueillie dans sa maison située près de l'accident, si elle peut rester chez elle. Dans les jours qui suivent, Betty, une femme mystérieuse et sombre, retrouve le sourire en prenant soin de Laura, comme si elle était sa propre enfant.
Impossibles retrouvailles
Comme tombée du ciel, la miraculée Laura, jeune fille étrange habitée par la mélancolie, débarque dans la vie d'une famille brisée par la disparition de leur fille, Yelena. Pendant neuf jours, la famille se recompose et chacun semble y trouver son compte.
Mais pourquoi Laura semble-t-elle ignorer la situation, alors qu'elle porte les vêtements de la disparue, utilise son vélo, joue sur son piano ? Chacun joue sa partition, sans qu'un mot sur le fond de l'affaire ne soit prononcé, si ce n'est une ou deux fois, comme par inadvertance, le prénom de la disparue lâché.
Comme si poser des mots allait briser la magie de ces impossibles retrouvailles. Mais les mots, parce que ce jeu de dupes ne peut pas durer éternellement, finiront par être prononcés. Entre-temps, cette théâtralisation aura permis à la famille de faire son deuil, et à Laura de trouver un appui pour reprendre le cours de sa vie, sans mélancolie.
Peinture des sentiments
Comment rendre à l'écran des sentiments enfouis, inexprimés et inexprimables, qui envahissent une mère, un père, après la mort de leur enfant, ou encore celle d'un frère privé de sa sœur, et les non-dits qui accompagnent ce genre de drame, les séquelles, la rancœur, la culpabilité, qu'il laisse dans le cœur des survivants ? Comment dire aussi l'inexplicable mélancolie ressentie par Laura, qui fait écho à la souffrance de la disparue ?
Le réalisateur offre au regard du spectateur une tension dramatique qui tient à tout sauf à des effets de mise en scène spectaculaires. C'est à travers la vie quotidienne que le film narre les drames passés et les enjeux du présent, qui se jouent ici, entre la maison de Betty et le garage de Max et son père.
Le labyrinthe des émotions et des sentiments emmêlés est évoqué par la mise en scène impressionniste du réalisateur allemand. Le frémissement d'un rideau devant une fenêtre entrouverte, les ondulations de la surface d'un cours d'eau, la beauté désolée d'un paysage, la courbe d'une route sinueuse qui défile trop vite, la couleur sang d'une voiture, des jeux de miroirs, la réparation des objets du quotidien, un prélude de Chopin, ou une pièce de Ravel - qui a donné son titre au film - nous indiquent une atmosphère, un état d'esprit, une émotion.
Le drame qui se joue en sous-texte est également porté par le jeu des acteurs, qui d'un regard, d'une expression, d'un rire qui déborde, d'un corps qui se fige, nous laissent entrevoir les tempêtes intérieures des personnages. En acceptant de jouer le rôle de Yelanda, Laura, incarnée par la comédienne fétiche du réalisateur, se sauve elle-même et autorise la famille meurtrie de Betty à réparer le passé. Voilà ce que ce film pénétrant nous suggère par sa mise en scène élégante et inventive, sans nous forcer la main.
La Fiche
Genre : Drame
Réalisation : Christian Petzold
Avec : Paula Beer, Barbara Auer, Matthias Brandt
Pays : Allemagne
Durée : 1h 26min
Sortie : 27 août 2025
Distributeur : Les Films du Losange
Synopsis : Lors d'un week-end à la campagne, Laura, étudiante à Berlin, survit miraculeusement à un accident de voiture. Physiquement épargnée mais profondément secouée, elle est recueillie chez Betty, qui a été témoin de l'accident et s’occupe d’elle avec affection. Peu à peu, le mari et le fils de Betty surmontent leur réticence, et une quiétude quasi familiale s’installe. Mais bientôt, ils ne peuvent plus ignorer leur passé, et Laura doit affronter sa propre vie.