L’image avait fait le tour du monde, plaçant la footballeuse espagnole Jenni Hermoso au centre d’une affaire d’envergure internationale sans qu’elle n’ait eu son mot à dire. Retour au 20 août 2023, à Sydney : l’équipe nationale d’Espagne fête alors son sacre lors du mondial féminin, après sa victoire face à l’Angleterre. Présent sur l’estrade, le président de la Fédération royale espagnole de football (RFEF), Luis Rubiales, félicite les joueuses.
Puis, lorsque vient le tour de Jenni Hermoso, ce dernier la serre dans ses bras, lui saisit la tête et l’embrasse de force, avant de la laisser repartir en lui donnant deux tapes dans le dos. Le tout face aux caméras du monde entier. Près de deux ans plus tard, ce dernier comparaît devant le tribunal à partir du lundi 3 février, pour agression sexuelle et coercition.
« Un acte impulsif et sexiste »
Outre le baiser, l’affaire Rubiales s’était prolongée durant les semaines suivantes. Malgré le scandale, Luis Rubiales n’a cessé de minimiser les faits ou de carrément les nier. Il a évoqué « un bisou de célébration entre deux amis », assuré que la joueuse était consentante et fustigé « un faux féminisme », lors d’une Assemblée générale extraordinaire de la Fédération, où il a confirmé ne pas vouloir quitter ses fonctions.
Quelques heures seulement après cette rencontre, un communiqué, signé par l’intégralité des 23 championnes du monde, est publié : « Après tout ce qui est arrivé lors de la remise des médailles du Mondial féminin, toutes les joueuses signataires du présent texte n’honoreront pas une prochaine convocation si les dirigeants actuels sont maintenus. »
Après l’annonce des joueuses de renoncer à la sélection, la fédération espagnole qualifie de « mensonges » les accusations portées contre son président Luis Rubiales pour son baiser forcé sur la joueuse Jenni Hermoso et annonce dans un communiqué que « la RFEF et le président vont prouver chaque mensonge publié par qui que ce soit au nom de la joueuse, ou, si c’est le cas, par la joueuse elle-même ». Luis Rubiales explique, de son côté, engager des actions en justices contre tous ceux qui l’accusent.
Celui qui était alors toujours le président de la fédération de football et plusieurs collègues – Jorge Vilda, ancien entraîneur de l’équipe nationale féminine, Albert Luque, directeur de l’équipe nationale masculine et Rubén Rivera, responsable du marketing de la RFEF – auraient ainsi fait pression sur la joueuse pour qu’elle enterre l’affaire.
La direction de la RFEF a quant à elle tenté d’imposer son récit, comme lorsqu’elle diffuse, seulement quelques jours après le sacre, un communiqué affirmant que le baiser provenait d’un « geste mutuel et spontané », que Jenni Hermoso maintenait une « excellente relation » avec Luis Rubiales. Jenni Hermoso décide finalement de sortir du silence et confie alors s’être sentie « vulnérable et victime (…) d’un acte impulsif et sexiste, déplacé et sans aucun consentement de (sa) part ».
Samedi 26 août 2023, la Fédération internationale de football (FIFA) annonce suspendre pendant 90 jours le patron espagnol. « Nous avons décidé aujourd’hui de suspendre provisoirement M. Luis Rubiales de toute activité liée au football au niveau national et international », avait alors déclaré l’instance dirigeante du football mondial dans un communiqué, dans l’attente de l’avancée des procédures ouvertes contre l’Espagnol.
Un an de prison pour agression sexuelle
« La RFEF a fait pression sur mon entourage pour qu’ils fassent un témoignage qui n’avait rien à voir avec mes sentiments », avait ensuite attaqué la joueuse professionnelle lors d’une conférence de presse, profitant de l’occasion pour révéler que de telles attitudes « font partie du quotidien de notre équipe nationale depuis des années ».
Le parquet, qui présente en Espagne ses réquisitions avant le début du procès, a réclamé, en mars 2023, un an de prison pour agression sexuelle et un an et demi pour coercition, à l’encontre de l’ex-président de la RFEF – il démissionne finalement en septembre 2023, quelques jours avant l’ouverture d’une enquête. Un baiser sans consentement relève, dans le Code pénal espagnol, de l’agression sexuelle, catégorie regroupant tous les formes de violences sexuelles, dont le viol. Se trouveront aussi sur le banc des accusés Jorge Vilda, Rubén Rivera et Albert Luque. Le ministère public a requis un an et demi de prison à l’encontre des trois hommes.
Cette affaire a démontré que « même dans un espace public, à un moment où les yeux du monde entier sont braqués sur la télévision, la violence pouvait être perpétrée précisément à cause de l’incapacité de certains hommes à percevoir qu’ils exercent la violence », analyse Isabel Valdés, chargée des questions de genre au quotidien El País. Aux yeux de la journaliste, la société espagnole était alors « prête à ne plus l’accepter ».
L’affaire transforme Jenni Hermoso, qui évolue aujourd’hui au Mexique, en un symbole de la lutte contre le sexisme dans le sport. Le hashtag #SeAcabo, lancée par les joueuses pour dénoncer les violences machistes et les inégalités de traitement entre les sélections masculine et féminine, inonde les réseaux sociaux et lance une réflexion à grande échelle sur l’omniprésence de violences sexistes et sexuelles (VSS) dans le monde du sport. Le procès de Luis Rubiales doit se dérouler à San Fernando de Henares, près de Madrid, et durera jusqu’au 19 février.
Avant de partir, une dernière chose…
Contrairement à 90% des médias français aujourd’hui, l’Humanité ne dépend ni de grands groupes ni de milliardaires. Cela signifie que :
- nous vous apportons des informations impartiales, sans compromis. Mais aussi que
- nous n’avons pas les moyens financiers dont bénéficient les autres médias.
L’information indépendante et de qualité a un coût. Payez-le.
Je veux en savoir plus