Les onze BD et romans graphiques à ne pas manquer cet automne

Malgré les prix en hausse, le secteur de la BD continue de progresser année après année. Cette sélection aborde plusieurs thèmes et genres : altérité, violences faites aux femmes, enquêtes, récits historiques, biographies… Ces onze titres ont attiré notre attention par leur dessin, leur graphisme, leur originalité…

"Hazara Blues : Téhéran, Kaboul, Paris" : identités plurielles

Objet et sujet, dessin et histoire, Hazara Blues : Téhéran, Kaboul, Paris est une œuvre unique sur l'altérité et l'exil. "Ce pays est beau mais ce n'est pas le vôtre" : combien d'exilés ont entendu cette phrase. Déracinés, ils ne sont bienvenus nulle part. Enfant, Reza lit ce slogan dans la rue à Téhéran. Né en 1980 à Mashhad, Reza est afghan et appartient à la communauté Hazara, minorité chiite persécutée en Afghanistan et discriminée en Iran. L'ouvrage est porté par le dessin flamboyant de Yann Damezin, qui épouse un graphisme d'inspiration perse jusqu'à donner à cette autobiographique les allures d'un conte moderne. L'album nous entraîne ainsi dans le parcours du combattant d'un demandeur d'asile. Ce récit est d'autant plus puissant que la trajectoire de Reza Sahibdad est loin d'être un long fleuve tranquille. Il a dû faire faire à l'ostracisation, au racisme, au rejet. Il a subi les réprimandes et les discriminations. Parce qu'autre. Là-bas, ici, ailleurs. Heureusement, Reza a une lumière dans sa vie : le cinéma. Bouleversant.

"Hazara Blues : Téhéran, Kaboul, Paris", Reza Sahibdad et Yann Damezin, Sarbacane, 240 pages, 28 euros

Couverture de l'album "Hazara Blues : Téhéran, Kaboul, Paris" de Reza Sahibdad et Yann Damezin. (EDITIONS SARBACANE)
Couverture de l'album "Hazara Blues : Téhéran, Kaboul, Paris" de Reza Sahibdad et Yann Damezin. (EDITIONS SARBACANE)

"La Déconfiture" de Pascal Rabaté : la grande débâcle

Pascal Rabaté se distingue dans le 9e art depuis plus de trente-cinq ans, avec une prédilection pour la nature humaine. Dans La Déconfiture, l'intégrale, réunissant les deux tomes parus respectivement en 2016 et 2018, il narre une France blessée, déboussolée par la débâcle de 1940. Tous les repères explosent. À la défaite s'ajoutent l'épuisement physique et l'effondrement moral. Des centaines de milliers de Français se jettent sur les routes pour fuir devant l'avancée inexorable de l'armée allemande. Civils et soldats témoignent du grand chaos qui a saisi le pays. Le bédéiste et cinéaste décide de revisiter cette page sombre avec humanisme, à travers le regard d'un soldat pris dans l'engrenage d'un système qui le dépasse. On découvre des petites compromissions et des grandes lâchetés, des gestes courageux et d'autres beaucoup moins. Des humains désespérément humains. L'un des grands mérites de cette BD est de rendre visibles ceux qui ont été injustement privés de lumière.

"La Déconfiture", Pascal Rabaté, éditions Futuropolis, 96 pages, 19 euros

Couverture de la BD "La Déconfiture" de Pascal Rabaté. (EDITIONS FUTUROPOLIS)
Couverture de la BD "La Déconfiture" de Pascal Rabaté. (EDITIONS FUTUROPOLIS)

"Gen aux pieds nus" de Keiji Nakazawa : Hiroshima, mon amour

L'œuvre est saluée par la critique et par les grands auteurs, notamment le géant Art Spiegelman, auteur de Maus (1980-1991). C'est le manga de tous les superlatifs, une œuvre aussi bouleversante qu'indispensable, aussi intime qu'universelle. Essentielle. Le mangaka sait de quoi il parle. Keiji Nakazawa (1939-2012) a 6 ans le 6 août 1945 quand l'Enolay Gay largue sur Hiroshima la bombe atomique. Son père, sa sœur aînée et son petit frère font partie des dizaines de milliers de morts. Le décès de sa mère, des années plus tard, le convainc de se lancer dans une entreprise autobiographique. Gen aux pieds nus, manga en dix volumes, retrace la vie d'un jeune garçon à Hiroshima de 1945 à 1953. Le premier épisode est publié en 1973 et le dernier en 1985. Rééditée par Le Tripode, la fresque historique, traduite en plus de vingt langues, connaît un retentissement mondial. Quatre-vingts ans après le bombardement d'Hiroshima, le manga, ici réédité, est plus nécessaire que jamais. Gen aux pieds nus, chef-d'œuvre cultissime.

"Gen aux pieds nus", Keiji Nakazawa, traduit par Vincent Zouzoulkovsky et Koshi Miyoshi, Le Tripode, (Tome 1, 288 pages, 13,90 euros ; Tome 2, 256 pages, 13,90 euros ; Tome 3, prévu en janvier 2026)

Couverture du manga "Gen aux pieds nus" de Keiji Nakazawa. (EDITIONS LE TRIPODE)
Couverture du manga "Gen aux pieds nus" de Keiji Nakazawa. (EDITIONS LE TRIPODE)

"Malanotte, la malédiction de la Pantafa" de Marco Taddei : la chasse aux sorcières

On y entre comme dans un vieux film en noir et blanc, avec un sentiment de déjà-vu et une impatience à découvrir un univers familier et totalement mystérieux à la fois. Dans les années 1970, un jeune journaliste italien retourne dans le village de ses ancêtres, quitté précipitamment par son père, pour recueillir des histoires et des témoignages avant que le passé ne disparaisse totalement. Le passé, justement, le village Malanotte aimerait bien l'oublier. Le temps, lui, semble figé en apparence. "Le temps file… On dirait que rien ne bouge et d'un coup tout a changé", avertit un personnage. Accueilli d'abord avec effusion, le journaliste en herbe est prié ensuite de plier bagage quand il commence à faire remonter les souvenirs. Entre conte fantastique et roman noir, Malanotte, la malédiction de la Pantafa aborde de nombreux thèmes avec beaucoup de tact dans une Italie rurale, encore en proie aux croyances tenaces. L'usage subtil du noir et blanc accentue l'atmosphère anxiogène d'un récit très tendu.

"Malanotte, la malédiction de la Pantafa", Marco Taddei et Laura La Came, 144 pages, 24 euros

Couverture de l'album "Malanotte, la malédiction de la Pantafa". (EDITIONS AUX CONFINS / STEINKIS)
Couverture de l'album "Malanotte, la malédiction de la Pantafa". (EDITIONS AUX CONFINS / STEINKIS)

"Shadi, une histoire du vol PS752" : un récit intime et politique dénonçant avec force le régime iranien

Dans la bande dessinée Shadi, une histoire du vol PS752, sortie en librairies le 22 août, les trois auteurs Mana Neyestani, Touka Neyestani et Shaghayegh Moazzami racontent cette tragédie à travers l'histoire de leur amie et proche, Shadi, tuée dans l'explosion. Cette jeune Iranienne, vivant à Toronto, était de passage en Iran pour fêter le Nouvel an en famille. Elle devait épouser Nima, le fils de Touka Neyestani et le neveu de Mana Neyestani, dessinateurs de presse. La collaboration passionnée entre les deux frères et Shaghayegh Moazzami, autrice et amie proche de Shadi, semblait être une évidence pour évoquer ce drame commun. Les souvenirs intimes et la dénonciation constante du régime iranien se mêlent dans un récit détaillé, qui alterne entre trois plumes et coups de crayon différents. Tour à tour, ils se remémorent les moments heureux passés avec la jeune femme, leur vie, parfois difficile, d'exilé, leur choc face à la terrible nouvelle de cet événement qui marquera un tournant dans chacune de leur vie, et puis leur deuil.

"Shadi, une histoire du vol PS752", Mana Neyestani, Touka Neyestani et Shaghayegh Moazzami, Éditions Çà et là, 208 pages, 24 euros

La couverture de la bande dessinée "Shadi" de Mana Neyestani, Touka Neyestani et Shaghayegh Moazzami. (EDITIONS CA ET LA)
La couverture de la bande dessinée "Shadi" de Mana Neyestani, Touka Neyestani et Shaghayegh Moazzami. (EDITIONS CA ET LA)

"Les Fantômes de la rue Freta" : Jérémie Dres part à la recherche de ses ancêtres juifs polonais

Dans cette bande dessinée de presque 400 pages, Jérémie Dres plonge le lecteur dans une longue et véritable enquête familiale, entre Varsovie, Jérusalem, New York et Paris. C'est une lettre de sa grand-tante Sonia, écrite en 1941 dans le ghetto de Varsovie, qui lance sa quête. Qu'est-elle devenue après ce courrier envoyé à sa sœur Sure à Paris ? L'auteur tente d'y répondre dans cet ouvrage, en racontant ses aventures aux quatre coins du monde, à la recherche du moindre indice, quatre-vingts ans plus tard. Ce mélange parfait entre autofiction et documentaire happe dès les premières pages grâce à un récit joliment illustré, agrémenté de vrais documents, ayant appartenu à ses ancêtres : photographies, registres, lettres. Cette manière de conter permet de suivre pas à pas le cheminement de Jérémie Dres, à travers les villes visitées et les personnes rencontrées, et de tenir le lecteur en haleine afin de découvrir l'histoire de cette famille, telle une enquête policière.

"Les Fantômes de la rue Freta" de Jérémie Dres, Bayard Graphic, 384 pages, 29,95 euros

La couverture de la BD "Les Fantômes de la rue Freta" de Jérémie Dres. (BAYARD GRAPHIC)
La couverture de la BD "Les Fantômes de la rue Freta" de Jérémie Dres. (BAYARD GRAPHIC)

"Kennedy(s)" : l'histoire du clan Kennedy depuis les origines

Dans Kennedy(s), sorti en librairie le 15 octobre, Philippe Pelaez et Bernard Khattou s'attaquent à un véritable pan de l'histoire moderne des États-Unis : le clan Kennedy, de l'arrière-grand-père Patrick Kennedy, immigré irlandais, au président John Fitzgerald Kennedy, assassiné en 1963. Avant de réaliser cette bande dessinée, les auteurs ont consulté plus de 300 ouvrages sur le sujet pour que ce livre soit d'une rigueur documentaire exceptionnelle. L'idée, à travers cette œuvre, est de comprendre ce qui a conduit à l'assassinat de 1963. Pour cela, ils ont décortiqué les zones d'ombre de la famille, son influence majeure sur l'histoire des États-Unis, l'ambition démesurée du père, l'image du héros de guerre dont jouit le jeune JFK et les drames intimes. Ce livre documentaire de plus de 500 pages, en noir et blanc et à la narration passionnante, se dévore comme un roman ou un film

"Kennedy's", Philippe Pelaez, Bernard Khattou, Éditions Glénat, 528 pages, 38 euros

La bande dessinée "Kennedy(s)" de Philippe Pelaez et Bernard Khattou. (EDITIONS GLENAT)
La bande dessinée "Kennedy(s)" de Philippe Pelaez et Bernard Khattou. (EDITIONS GLENAT)

"Une obsession" : sur le fil de l'exploration intime du désir

"Je me pensais moderne, féministe. Mon cul, je suis le produit d'une non-éducation sexuelle, bercée par le patriarcat et les contes de fées, qui a digéré les fantasmes masculins jusqu'à se les approprier." Dans cet album, Nine Antico explore son intimité sans fard et interroge son obsession précoce des hommes, ou plutôt sa quête obsessionnelle du regard désirant masculin à son endroit. Un besoin de plaire parfois dangereux, notamment parce qu'elle maitrise mal les signaux qu'envoie son corps et qu'elle peine parfois à décrypter ceux des hommes, qui se double d'une incapacité à atteindre le plaisir, même amoureuse. La dichotomie tête et corps dont elle souffre prend racine dans un trauma sexuel d'enfance. Cash et sans chichis, Nine Antico raconte son cheminement d'un épais trait noir à l'encre, à coups de flash-back, dans lesquels tous les protagonistes, elle y compris, sont masqués comme au carnaval. Parce que ce remarquable travail d'introspection a débuté lors d'une rupture à la veille d'un voyage à Venise, la ville du séducteur jouisseur Casanova sert de décor à son récit. Venise, "une ville femme qui respire et dont le parfum entêtant s'offre avec une troublante impudeur". Comme cet album.

"Une obsession" de Nine Antico, éditions Charivari-Dargaud, 292 pages, 29,95 euros

La couverture de "Une obsession" de Nine Antico. (CHARIVARI / DARGAUD)
La couverture de "Une obsession" de Nine Antico. (CHARIVARI / DARGAUD)

"Démontagner" : un berger raconte

Depuis dix ans, Maxim Cain est berger, de juin à octobre, dans les Pyrénées ariégeoises. Il garde un troupeau de 800 brebis. Un berger pas comme les autres, moderne et sorti des Beaux-Arts, qui tient des "carnets d'estive", matière première de cet album, témoignage rare et précieux de ce métier rude, solitaire et parfois violent. Avec pour toute compagnie son chien Finet et un téléphone portable qui capte une fois sur trois, il vit seul tout là-haut, dans une cabane au confort spartiate, et veille sur ses brebis. Dans la montagne, on s'ennuie, un peu, mais surtout "on observe, on écoute, on renifle l'imprévu", souligne-t-il. L'ours, qui attaque la nuit, est une menace constante. Il faut aussi avoir les vautours à l'œil quand le ciel s'en remplit, c'est un signe. Car surviennent aussi des accidents sur les pentes escarpées. Alors chaque matin, il fait l'inventaire de ses bêtes, pour voir s'il en manque. Il ne les connaît pas toutes, mais il en repère quelques dizaines : la rousse qui clopine, la gentille, l'agnelle bizarre, celle qui s'isole, la petite enrouée, la borgne, la grise, la boiteuse, la noire qui n'a qu'une corne… La brume épaisse, "un mur gris étouffant qui faire taire les oiseaux, les ruisseaux et le vent", l'empêche certains matins de savoir si le troupeau est au complet. Le quotidien de la montagne "est trop sensuel" pour être raconté, lui assène un éleveur. D'un trait noir précis et évocateur, où seul son visage de pâtre est gardé inexpressif, comme effacé, Maxim Cain le regarde en face, ce monde pastoral, et le raconte magnifiquement, pourtant, bien loin des fantasmes des citadins.

"Démontagner" de Maxim Cain, Actes Sud BD, 136 pages, 28 euros

La couverture de "Démontagner" de Maxim Cain. (ACTES SUD BD)
La couverture de "Démontagner" de Maxim Cain. (ACTES SUD BD)

"Nos pères, nos frères, nos amis" : dans la tête des hommes violents

En 2023, en France, 27 000 femmes ont porté plainte pour violences conjugales. Qui sont-ils, ces hommes qui cognent leur compagne, parfois jusqu'à la mort ? Les coups n'étaient pas le fait de 27 000 bêtes féroces. Ce sont votre père, votre oncle, votre frère, votre voisin, votre patron ou le commerçant sympa du coin. Sensibilisé à la question, le journaliste Mathieu Palain a mené une enquête dont cette BD est l'adaptation. Pour remonter la piste des mécanismes de violences, leur terreau et les solutions tentées pour les endiguer, il est allé à la rencontre des hommes en obligation de soins, issus de tous milieux. La plupart, a-t-il constaté, sont dans le déni. Ils se posent en victimes et ne parlent que des tromperies de leurs compagnes. Tous souffrent d'un traumatisme d'enfance et la plupart sont immatures, lui expliquent des soignants. La parole peut les libérer, leur permettre de ne plus s'exprimer avec les poings. La violence, qu'une experte psychiatre compare à une addiction dont on augmente la fréquence et les doses, ne peut pas être supprimée, mais canalisée, contrôlée. Encore faut-il oser la regarder droit dans les yeux, comme l'auteur, qui interroge sa propre histoire et son rapport au consentement. Une lecture de salubrité publique, à remettre entre toutes les mains, surtout celles de ceux qui assurent n'avoir jamais peur et ne jamais pleurer.

"Nos pères, nos frères, nos amis. Dans la tête des hommes violents" de Mathieu Palain et Valentin Maréchal, éditions Steinkis, 184 pages, 22 euros

La couverture de "Nos pères, nos frères, nos amis" de Mathieu Palain et Valentin Maréchal. (EDITIONS STEINKIS)
La couverture de "Nos pères, nos frères, nos amis" de Mathieu Palain et Valentin Maréchal. (EDITIONS STEINKIS)

"Starman" : quand Ziggy éclipsa Bowie

Après avoir croqué Elvis Presley, Nick Cave et Johnny Cash, le dessinateur allemand Reinhard Kleist s'attaque à une autre icône de la musique, David Bowie, et à son double, l'extra-terrestre du rock'n'roll Ziggy Stardust. Quand les précédents albums étaient en noir et blanc, celui-ci explose de couleurs flashy, à l'image de la flamboyance du Starman en costumes Yamamoto, cependant que les flash-back en mode sepia permettent de mieux s'y retrouver dans les différentes temporalités du récit. L'auteur raconte l'ascension fulgurante du messie Ziggy après des débuts difficiles, puis les rapports ambivalents de l'artiste avec ce Doppelganger dont il annoncera la mort sur scène en 1973, dévastant ses fans. Avait-il peur de se faire dévorer par sa créature ou craignait-il de se répéter ? Fan de Bowie depuis l'adolescence, Reinhart Kleist ne tranche pas mais interroge habilement le mythe et ce qu'il provoquait chez ses admirateurs. "Ziggy montrait à chacun d'entre nous que la personnalité d'un être a bien plus de facettes" (…) "et il nous poussait à libérer et faire vivre chacune d'elles", analyse-t-il. Très vivant, dessiné dans un style comics, le récit, nourri de lectures biographiques, d'interviews et de réflexions personnelles, nous mène ensuite à Berlin, où Bowie se réinventera et écrira Heroes, devenu un hymne universel. Un hommage vibrant, incontournable.

"Starman" de Reinhard Kleist, Casterman, 344 pages, 28 euros

La couverture du roman graphique "Starman, quand Ziggy éclipsa Bowie" de Reinhard Kleist. (CASTERMAN)
La couverture du roman graphique "Starman, quand Ziggy éclipsa Bowie" de Reinhard Kleist. (CASTERMAN)
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