Notre critique de Mr Nobody Against Putin, la terrible propagande russe commence sur les bancs de l’école

Dans son documentaire Premières classesKateryna Gornostai filmait l’Ukraine en temps de guerre depuis les écoles du pays, plus ou moins éloignées de la ligne de front. On voyait les enseignants et les élèves tenter de continuer à travailler, malgré les bombardements russes, trouvant refuge dans les sous-sols ou même les couloirs du métro. Mr Nobody Against Putin en est le contrechamp en quelque sorte.

Le « Monsieur Personne » du titre, Pavel « Pasha » Talankine, est au départ « coordinateur événementiel » dans une école russe à Karabach, ville de 10 000 habitants au fin fond de l’Oural, où il a lui-même été élève. Il est notamment chargé de filmer la chorale, les spectacles, les cérémonies de remise de diplôme et son bureau est un refuge pour les élèves et leurs états d’âme, un espace de liberté de penser. Mais quand Vladimir Poutine lance l’« opération militaire spéciale » en Ukraine en février 2022, le chef du Kremlin décrète dans le même temps de « nouvelles mesures patriotiques pour l’éducation ». Et c’est une autre musique que la caméra de Pasha enregistre.

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Lavage de cerveau

Les professeurs doivent diffuser la propagande du régime, parfois à contrecœur ou avec difficulté - une enseignante bute sur les mots « démilitaristation » et « dénazification ». Un professeur d’histoire, Pavel Abdulmonov, relaie au contraire avec ferveur la désinformation gouvernementale, affirmant à sa classe que les « Français payent un plein d’essence 150 euros et devront bientôt se déplacer à cheval ». Pire, « ils mangent des huîtres et des grenouilles pour se nourrir ».

Amoureux de son pays et atterré par le lavage de cerveau qui se déroule sous ses yeux, Pasha renonce à démissionner. Il continue à filmer le quotidien de l’école avec le projet secret de documenter le caractère implacable du bourrage de crâne poutinien. En plus d’envoyer ses vidéos aux autorités de tutelle, il transmet des centaines d’heures de rushs à David Borenstein, documentariste américain chevronné installé à Copenhague.

Moins de temps pour l’enseignement

Borenstein commence le montage de ce qui devient une chronique tragicomique, parfois absurde, souvent terrifiante, de la zombification du peuple russe. Avec, comme dégât collatéral, la baisse du niveau scolaire des élèves, faute de temps pour l’enseignement. Les discours de Poutine à la télévision ponctuent le récit. « Les commandants ne gagnent pas la guerre, les enseignants gagnent la guerre », déclare le président russe. Les élèves sont de futurs soldats. Les mercenaires de Wagner viennent présenter leurs muscles et leur arsenal aux élèves : fusil, gilet pare-balles, mine…

Avant de quitter la Russie à l’été 2024 pour s’exiler à Prague, Pasha filme aussi le départ au front de certains de ses anciens élèves mobilisés, banquet mélancolique et alcoolisé où famille et amis retiennent leurs larmes en embrassant ces jeunes hommes qui tous ne reviendront pas. Ils se tondent les cheveux. Un geste qui rappelle la séquence d’ouverture de Full Metal Jacket, de Stanley Kubrick, prémisse de la déshumanisation du soldat. La guerre transforme les hommes en cadavres ou en tueurs.

La note du Figaro : 3/4