"C'est le plus célèbre, le plus talentueux et le plus aventureux des peintres du XVIIIe siècle", annonce Annick Lemoine, à l'ouverture de l'exposition Greuze, l'enfance en lumière dont elle est co-commissaire, à voir jusqu'au 25 janvier 2026 au Petit Palais à Paris. La directrice du musée rajoute : "c'est aussi un peintre engagé, un rebelle".
Pourtant, Jean-Baptiste Greuze, né en 1725 à Tourmus, bourgade bourguignonne, n'évoque plus grande admiration aujourd'hui. Méconnu, mal-aimé, un peu raillé, un peu mièvre, il mérite par sa virtuosité et sa vision de la société de revenir sur les cimaises du musée. À revoir et réhabiliter.
Le philosophe des Lumieres Diderot, son ami de toujours, disait de lui : "Greuze fait la morale en peinture" et ces retrouvailles démontrent l'actualité de cet artiste, à l’occasion d'un anniversaire : 2025 marque les 300 ans de sa naissance.
Une star déchue
Greuze est un peintre star à son époque. Au XVIIIe siècle, le rendez-vous de l’art contemporain s'appelle le salon de l'Académie royale de peinture. À chaque salon, dans les allées du Louvre, Greuze est courtisé par les plus grands collectionneurs, encensé par la critique, et "il n'est pas un Parisien qui ignore alors son nom", nous apprend le catalogue de l'exposition. Yuriko Jackall est venue de Boston pour le co-commissariat de l'exposition. Elle confie à Franceinfo Culture : "C'est l'un des grands techniciens de son époque, du XVIIIe siècle, quelqu'un qui savait peindre avec un raffinement, une sensibilité qui était vraiment au-dessus des autres. Il était aussi doué pour le dessin que pour la peinture."
Orgueilleux, vaniteux, s'opposant à l'académisme, peu à peu, il disparut des radars, du bon goût du public et des acheteurs. À l’époque déjà, les modes passent, le destin d'une œuvre a ses mystères, le public est versatile. Il finit ruiné, oublié, mais toujours revêche, il déclare avant de mourir (en 1805) : "J'ai tout perdu, [hors] le talent et le courage".
Revoir Gueuze est ainsi l'occasion de poser cette éternelle question du jugement, de la critique et des succès et mode dans le monde de l'art.
La lumière de l'enfance
Mais revenons au temps de ses succès. Grâce à ces talents rares, cette main virtuose au service de la sensibilité, il est qualifié "de peintre de l'âme". Son thème de prédilection est l'enfance. Une histoire artistique et familiale. Greuze se plaît à dessiner et peindre ses propres enfants, les enfants de ses amis, de ses mécènes et parfois des inconnus.
En parcourant les premières salles du Petit Palais, ce sont des regards mélancoliques, des rêveurs enfantins, des yeux frondeurs ou inquiets. Une composition minimale et une lumière de studio pour cette galerie du début de la vie. Cette volonté de représenter cet âge n'est pas innocente. Greuze dans le sillage de Jean-Jacques Rousseau, de Condorcet et de son ami Diderot veut imposer une vision politique de l'enfance. Souvent un livre s'inscrit dans le décor, symbole de l'éducation.
Yuriko Jackall nous décrypte cette volonté moraliste : "L'artiste était vraiment engagé dans les enjeux de son époque". La famille, l'éducation, la place de l'enfant dans la société évoluent dans ce siècle des Lumières. Avec sa palette et sa main de génie, sa peinture devient discours.
"C'est l'époque ou l'on découvre que l'enfant n'est pas quelque chose de "pas fini", mais un être à part entière dans la société et donc il faut le préparer, il faut avoir les bons outils pour qu'il devienne un membre à part entière de la société et aussi le protéger de tous les dangers qui entourent les jeunes", poursuit la commissaire américaine. Les Lumières trouvent leur place sur la toile.
Un #MeToo du XVIIIe siècle
C'est la dernière salle, intitulée Innocence perdue et destins brisés et la dernière toile de cette dernière salle : un grand format aux teintes pastel et douces. Elle se tient face à nous. Une poupée de porcelaine au regard vide, ses mains voudraient cacher l'outrage, le bas-ventre a souffert, le tissu dans un drapé époustouflant sur le sein est arraché. Quelques fleurs flétries et la cruche cassée perd l'eau. Dans la symbolique des peintres du XVIIIe, la cruche cassée représente la perte de la virginité. Aucun doute par le pinceau et l'esprit du peintre, cette jeune femme a subi un viol.
Et là, la modernité de Greuze saute aux yeux du visiteur. On oserait presque accoler à ce peintre le slogan #MeToo en regardant ce tableau peint en 1771. En face, deux études viennent en argument du propos : une sanguine et une pierre noire intitulées La proposition malhonnête. Depuis la renaissance le thème du vieillard, victime de la vénalité de jeunes femmes est courant. Greuze refuse ce récit et montre ici une agression par un lubrique homme âgé. Révolté et engagé, une violence sourde plane sur la peinture de Greuze.
Yuriko Jackall conclut pour Franceinfo. Culture : "Le fait qu’un artiste issu d'un moment qui peut nous sembler aussi lointain que le rococo français, puisse parler de ces enjeux, je pense que c'est toute la modernité, toute l'originalité".
Jean-Baptiste Greuze. "L'enfance en lumière" Petit Palais Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.
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