« Œdipe roi » à la Scala : Éric Lacascade abolit le temps et les frontières

Seul face à l’assemblée de citoyens, Œdipe nous interpelle. Parlez ! lance-t-il en nous regardant droit dans les yeux. Une seule réplique suffit à métamorphoser la salle en agora. Nous sommes à Thèbes, à Paris, qu’importe le lieu, qu’importe l’époque. C’était hier, ça se passe aujourd’hui.

La peste dévaste la cité et les dieux veulent un coupable. Auréolé de gloire pour avoir su répondre aux énigmes de la Sphinge, Œdipe, désormais roi de Thèbes, a épousé Jocaste, veuve de Laïos, assassiné dans d’étranges circonstances. Cette peste qui s’abat sur les habitants de Thèbes est la conséquence de ce régicide jamais élucidé.

La tâche de retrouver le coupable revient à Œdipe, qui doit rendre des comptes aux dieux autant qu’à ses concitoyens. Ni les avertissements du Tirésias, le vieillard aveugle qui sait, ni les recoupements des témoignages n’auront raison de l’entêtement du roi, qui traque la vérité comme un forcené, ignorant qu’il court à sa perte. Coupable de parricide et d’inceste sans le savoir, Œdipe s’approche de la vérité. Une vérité qui l’aveuglera au point qu’il se crève les yeux. La malédiction aura eu raison du roi de Thèbes.

Entre roman noir et tragédie

Plus de deux mille ans nous séparent de cette tragédie écrite par Sophocle. Elle a traversé les siècles, survécu aux guerres et aux tempêtes pour nous parvenir, intacte, dans son mystère et sa puissance. Face aux dieux intouchables, Sophocle interroge le pouvoir, l’arbitraire, le mensonge, l’amour ; met en scène toute une humanité dont chaque faille est explorée. Œdipe est à la fois un criminel qui s’ignore et celui qui veut révéler la vérité. Adulé par son peuple, croyant déjouer les oracles d’Apollon, celui qui se croyait invincible sera déchu.

Éric Lacascade a accompli un travail tout en finesse et en précision sur la langue de Sophocle, entrecroisant pas moins de 14 traductions, dont principalement celle de Bernard Chartreux, pour parvenir à un résultat époustouflant, un travail qui, loin de trahir la langue de Sophocle, la rend encore plus limpide, contemporaine, vive, énergique.

Lacascade a délibérément éliminé la parole des dieux et bon nombre d’interventions du chœur originel pour ne garder que deux choreutes (Jade Crespy et Alexandre Alberts), dont les prises de parole, opérées depuis la salle, s’avèrent d’une efficacité redoutable, rendant au drame toute sa tension, sa concision.

Toutes les actrices et tous les acteurs sont au diapason, au service du récit qui oscille entre roman noir et tragédie. De Christelle Legroux, la messagère, à Otomo de Manuel, le berger ; de Karelle Prugnaud, qui danse son personnage de Jocaste, à Jérôme Bidaux, dans la peau de Créon, ou encore Christophe Grégoire, Œdipe magistral, imposant, séduisant jusque dans sa folie, toutes et tous sont au rendez-vous.

Sans oublier Alain d’Haeyer, cofondateur avec Gilles Defacque du Prato, formidable dans le rôle de Tirésias, ce vieillard aveugle qui avance à tâtons, pieds nus, dans le dédale de cette ville dont il ne reste que des ruines, toutes grilles ouvertes sur quelques pans de murs (décors de Clolus) tandis qu’une musique sourde envahit le plateau par vagues successives. Rares étaient les occasions ces derniers temps d’apprécier les mises en scène d’Éric Lacascade. On mesure, avec cet Œdipe roi, combien il manque au théâtre

Jusqu’au 27 avril, à la Scala, Paris 10e. Réservations : 01 40 03 44 30 ou lascala-paris.fr

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