L'exposition "Les Gens de Paris, 1926-1936" au musée Carnavalet dresse un portrait détaillé et inédit de la population parisienne de l'entre-deux-guerres

À quoi ressemblait la vie des Parisiens il y a cent ans, au début du XXe siècle ? Qui étaient-ils, d'où venaient-ils ? Quel était leur quotidien et étaient-ils si différents de nous ? Dans une riche exposition intitulée Les Gens de Paris, 1926-1936, à voir jusqu'au 8 février 2026, le musée Carnavalet - Histoire de Paris répond à ces questions et plus encore.

Première surprise : durant l'entre-deux-guerres, la population parisienne était à son pic de densité avec plus de 2,9 millions d'habitants recensés en 1921, contre 2 millions en 2025. D'où venaient-ils ? En 1926, un tiers des Parisiens et des Parisiennes sont nés à Paris. Les deux autres tiers sont nés majoritairement dans un autre département de France hexagonale, en particulier dans le Nord, mais aussi à l'étranger, dans les départements d'Algérie ou dans les colonies et protectorats français. Au total, 120 nationalités sont représentées, Italiens et Polonais en tête.

Le recensement, point de départ de cette exposition

Comment le sait-on ? Grâce au recensement, colonne vertébrale de cette exposition. Elle s'appuie en effet sur trois recensements de population nominatifs réalisés à Paris pour la première fois en 1926, puis en 1931 et 1936. Distinct des registres d'état civil, on y trouve le nom, l'adresse, l'année et le département de naissance des personnes ainsi que leur métier, le nom de leur employeur et la composition du foyer.

Ces précieuses archives parisiennes, numérisées il y a peu grâce à l'IA, qui reconnaît désormais l'écriture manuscrite des registres, permettent de dresser un portrait plus précis que jamais de la population de l'époque, quartier par quartier. Ces données ont été mises en ligne récemment, afin que tout un chacun puisse dorénavant les consulter, y compris à l'exposition, en fin de parcours.

Un registre de recensement nominatif de la population parisienne durant l'entre-deux-guerres, montré à l'exposition "Les Gens de Paris, 1926-1936", au musée Carnavalet, Paris. (PIERRE ANTOINE / MUSEE CARNAVALET / PARIS MUSEES)
Un registre de recensement nominatif de la population parisienne durant l'entre-deux-guerres, montré à l'exposition "Les Gens de Paris, 1926-1936", au musée Carnavalet, Paris. (PIERRE ANTOINE / MUSEE CARNAVALET / PARIS MUSEES)

Cependant, "nous ne voulions pas que cette exposition soit absorbée par le vertige des chiffres", nous confie la directrice du musée Carnavalet, Valérie Guillaume. Pour donner chair aux statistiques, "nous nous sommes attachés à travailler les trajectoires personnelles de celles et ceux qui ont vécu à Paris entre 1926 et 1936. Il fallait faire dialoguer ces récits de vie avec le contexte et les analyses de données."

C'est de fait le grand mérite de cette exposition de partir de cas individuels pour faire le portrait de la capitale et de ses habitants il y a un siècle.

Du "garni" de Charles Aznavour à la Zone de La Goulue

Pour parler de l'immigration, on suit par exemple les différentes adresses de résidence de la famille de Charles Aznavour, dont les parents sont des réfugiés arméniens rescapés du génocide (1915-1923). En 1926, Charles Aznavour, né à Paris en 1924, habite au 36 rue Monsieur-le-Prince (6e) avec ses parents et sa sœur Aïda dans un "garni", une pièce d'un hôtel meublé. Sa mère, Knar, effectue des travaux de couture à domicile. Son père, artiste dramatique de profession, travaille au restaurant Le Caucase au 3 rue Champollion (6e), tenu par son propre père, Missak, qui réside rue Richer (9e).

En 1931, la famille habite au 73 rue Saint Jacques (5e), dans un hôtel meublé, sans eau courante, avec les toilettes au 6e étage. Dans la colonne "profession" du registre de recensement de 1936, on voit que Charles, qui a débuté sur les planches à 9 ans, est déjà "artiste".

"Jeunes lecteurs à la bibliothèque pour enfants L'Heure joyeuse", au 6 rue des Prêtres-Saint-Séverin (Paris 5e), avec Charles Aznavour à droite, âgé de 10 ans, en 1934. Une photo de la collection Excelsior, montrée à l'exposition "Les Gens de Paris, 1926-1936", au musée Carnavalet, octobre 2025. (LAURE NARLIAN / FRANCEINFO CULTURE)
"Jeunes lecteurs à la bibliothèque pour enfants L'Heure joyeuse", au 6 rue des Prêtres-Saint-Séverin (Paris 5e), avec Charles Aznavour à droite, âgé de 10 ans, en 1934. Une photo de la collection Excelsior, montrée à l'exposition "Les Gens de Paris, 1926-1936", au musée Carnavalet, octobre 2025. (LAURE NARLIAN / FRANCEINFO CULTURE)

Il y a cent ans, la misère et la grande pauvreté sont très importantes à Paris. Les logements surpeuplés et dénués de tout-à-l'égout, de gaz ou de chauffage, se comptent surtout du côté Est de la capitale, dans les 11e, 13e, 19e et 20e arrondissements. Une frontière invisible sépare ces quartiers modestes des beaux quartiers situés à l'ouest, où les habitants disposent de grands appartements avec des chambres pour les domestiques sous les combles.

Pire que l'Est de Paris, il y a la Zone, un vaste terrain situé à la limite des fortifications dites de "Thiers", où quelque 42 000 personnes s'entassent en 1926 dans une grande précarité. La Zone, qui sera peu à peu remplacée par une ceinture d'immeubles en briques rouges des Habitations à bon marché (HBM), est évoquée à l'exposition par le biais de La Goulue, danseuse et figure du French cancan au Moulin Rouge. À la cinquantaine, désargentée, elle s'installa dans une roulotte de la Zone dont elle appréciait les gens simples, ferrailleurs et chiffonniers, qui lui rappelaient son enfance.

"La Zone de Saint-Ouen" (18e arrondissement), 1934, tirage au gélatino-bromure d'argent, 28,7x39 cm. (ANONYME / MUSEE CARNAVALET - HISTOIRE DE PARIS)
"La Zone de Saint-Ouen" (18e arrondissement), 1934, tirage au gélatino-bromure d'argent, 28,7x39 cm. (ANONYME / MUSEE CARNAVALET - HISTOIRE DE PARIS)

On croise aussi Violette Nozière, au centre d'un fait divers retentissant en 1933 : connue pour avoir empoisonné ses parents à l'âge de 18 ans – la mère survivra, pas le père, cheminot, que sa fille accusait d'inceste –, elle résidait dans un immeuble logeant nombre d'ouvriers du rail, rue de Madagascar, dans le quartier populaire de Picpus (12e).

Grâce aux photos de la préfecture de police, on peut voir le deux-pièces qu'elle occupait avec ses parents et pénétrer ainsi dans un appartement des années 1930, une vraie rareté selon Valérie Guillaume, seule la police disposant alors d'appareils photos.

Des témoignages audios éclairants

Toujours dans cette volonté d'incarner les habitants par-delà les chiffres, il faut absolument prendre le temps d'écouter les témoignages audios, recueillis dans les années 1990, de personnes ayant vécu à Paris dans l'entre-deux-guerres, comme ceux de Pierre Belot, de Jeanne David et de Jean Orsat, aussi éclairants qu'émouvants.

Fils de deux chanteurs de rue, "une activité alors licite", Pierre Belot vivait à Montmartre. Il raconte notamment comment le foyer s'éclairait au gaz avant l'arrivée de l'électricité. Une vraie "comédie", selon lui : "Le soir, il fallait monter sur la table, ouvrir le robinet sur le lustre, au plafond, et mettre une allumette. Avant de se coucher, il fallait refermer ce robinet."

À droite, une robe et coiffe de Catherinette du couturier Paul Poiret, portées le 25 novembre 1928 par Odette Gastaldi, vendeuse chez Poiret. (Paris, Palais Galliera). À gauche, une affiche signée Maurice Neumont pour la Marche des Catherinettes de Montparnasse à Montmartre, organisée par le journal "Le Petit Parisien", le 28 novembre 1926. (Paris, Bibliothèque historique de la Ville de Paris). (LAURE NARLIAN / FRANCEINFO CULTURE)
À droite, une robe et coiffe de Catherinette du couturier Paul Poiret, portées le 25 novembre 1928 par Odette Gastaldi, vendeuse chez Poiret. (Paris, Palais Galliera). À gauche, une affiche signée Maurice Neumont pour la Marche des Catherinettes de Montparnasse à Montmartre, organisée par le journal "Le Petit Parisien", le 28 novembre 1926. (Paris, Bibliothèque historique de la Ville de Paris). (LAURE NARLIAN / FRANCEINFO CULTURE)

Jeanne David, qui exerçait comme concierge, évoque, elle aussi, le cirque de l'allumage du gaz pour éclairer l'escalier. À la nuit tombée, elle devait monter jusqu'au 6e étage, "ouvrir une clé à l'entresol et ensuite, on devait se dépêcher de monter, de mi-étage en mi-étage, pour allumer, un à un, chaque bec de gaz". Son métier consistait par ailleurs à monter le courrier trois fois par jour et assurer l'ouverture des portes de l'immeuble après 22h. Sa loge mesurait environ 9 m2 et elle y a vécu cinq ans avec son mari et leurs deux enfants.

Jean Orsat habitait quant à lui sur l'île de la Cité, et son territoire s'étendait à celui de l'île Saint-Louis, où était située son école primaire. Son instituteur n'était autre qu'Édouard Bled, le fameux auteur du manuel de grammaire. Le père d'un de ses camarades était marchand de couleurs, "car les gens teignaient beaucoup leurs vêtements, n'ayant pas les moyens d'en acheter des neufs. (…) Il n'y avait pas de laveries ni de lave-linge. (…) Les ménagères allaient donc laver leur linge au fil de l'eau de la Seine, dans un bateau-lavoir."

"Kiki et ses amies Thérèse Treize de Caro et Lily", 1932. Photo de Gyula Halász, dit Brassaï. (ESTATE BRASSAI SUCCESSION / PHILIPPE RIBEYROLLES)
"Kiki et ses amies Thérèse Treize de Caro et Lily", 1932. Photo de Gyula Halász, dit Brassaï. (ESTATE BRASSAI SUCCESSION / PHILIPPE RIBEYROLLES)

Malgré la pauvreté d'une partie des Parisiens, la capitale, en pleine mutation, est particulièrement dynamique dans l'entre-deux-guerres. Le nombre de cinémas, de salles de spectacles et de dancings se multiplie, ainsi que les parcs d'attractions pour adultes tels que Luna Park, porte Maillot. Autant d'occasions de rencontres permettant aux couples de se former, car les célibataires sont particulièrement nombreux dans le Paris de l'époque (29% des Parisiens de plus de 15 ans). Les jeunes femmes, en surnombre, redoutent d'ailleurs le célibat, d'où la coutume de célébrer les Catherinettes, non encore mariées à 25 ans.

Outre les documents, le musée Carnavalet est particulièrement fier d'exposer l'ensemble des maquettes exceptionnelles de différents quartiers, de Belleville au Sacré-Cœur, réalisées pour l'Exposition universelle de 1937 (dite aussi Exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne), qui témoignent de la transformation urbaine. On peut s'amuser à y retrouver des rues familières et à mesurer les changements.

Une maquette du quartier du Sacré-Cœur, réalisée pour l'Exposition universelle de 1937 (dite aussi Exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne), et montrée en 2025 à l'exposition "Les Gens de Paris, 1926-1936" au musée Carnavalet. (PIERRE ANTOINE / MUSEE CARNAVALET PARIS MUSEES)
Une maquette du quartier du Sacré-Cœur, réalisée pour l'Exposition universelle de 1937 (dite aussi Exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne), et montrée en 2025 à l'exposition "Les Gens de Paris, 1926-1936" au musée Carnavalet. (PIERRE ANTOINE / MUSEE CARNAVALET PARIS MUSEES)

L'exposition présente une profusion d'œuvres – peintures, photos, sculptures – ainsi que des affiches et réclames d'époque et quelques films documentaires en noir et blanc. Ne manquez pas celui montrant "les petits métiers de Paris", réalisé en 1932, ni la promenade à l'ouest de la capitale Voici Paris, réalisé en 1926, où l'on découvre notamment, presque grandeur nature, l'animation des grands boulevards, les jeux d'enfants du bassin des Tuileries et la fébrilité des courses à Longchamp.

Autant de fragments de vie qui nous permettent d'entrevoir les parcours individuels et collectifs des Parisiennes et Parisiens, il y a cent ans, à la fois si différents et si proches de nous. "Dans cette exposition, qui fait dialoguer les ressources entre elles, chacun peut trouver des signes de son histoire. C'est là sa force. Elle est incarnée", conclut Valérie Guillaume. On ne saurait mieux dire.

Exposition "Les Gens de Paris, 1926-1936" au musée Carnavalet, jusqu'au 8 février 2026
23 rue Madame de Sévigné, 75003 Paris. Tel : 01 44 59 58 58
Ouvert tous les jours sauf les lundis, de 10h à 18h (fermé le 25 décembre et le 1er janvier).
Tarifs : 15 euros, 13 euros (tarif réduit) et gratuit pour les moins de 18 ans