« Je ne mettrai une robe que pour tes funérailles. » En 2015, la réplique, crachée à la face d’un prédateur sexuel, claque comme un étendard féministe sur les écrans de Netflix. Gouailleuse, cynique et rebelle, le personnage de Jessica Jones a été pensé comme un boulet de démolition.
Créée pour la mini-série de comics books Marvel Alias, la détective privée incarne une violente charge contre le patriarcat, la culture du viol et la figure sexualisée de la super-héroïne.
Jessica Jones, la détective qui détruit le cliché de la « femme fatale »
Car, avant d’être Jones, Jessica était Jewel. Une parfaite petite justicière, formellement sortie d’un archétype des années 1950 (on pense à Wonder Woman). Certes dotée d’une force surhumaine, elle répond surtout à un certain désir masculin : taille fine, combinaison moulante, cheveux roses.
Dans la BD, publiée entre 2001 et 2004, la carrière de Jewel s’arrête lorsqu’un super-vilain, Killgrave (ou Purple Man), se sert de ses pouvoirs de contrôle mental pour la réduire en esclavage pendant plusieurs mois.
Par la suite, elle change d’identité et ouvre une agence de détectives dans le quartier d’East Village, à New York, où elle enquête sur des affaires médiocres d’adultère, entre deux whiskys dans lesquels elle tente de noyer ses traumas.
Le comics, sorti en septembre 2001, forcément empreint du choc des attentats du World Trade Center, correspond à une vague d’œuvres plus sombres et adultes éditées chez Marvel (maison mère de Spider-Man et des Avengers) à cette époque.
Enfant du polar urbain et du film noir, Jessica Jones fait néanmoins la peau à deux clichés du genre : la détective, figure traditionnellement masculine, se décline désormais au féminin ; et celle-ci se comporte à l’opposé du glamour de la « femme fatale ».
La thématique du viol au cœur de l’œuvre
Dans les cases d’Alias, Jessica boit, rote et chie. Une caractérisation reprise dans l’adaptation en série par Netflix, où l’héroïne, interprétée par l’actrice Krysten Ritter, se trimballe une attitude garçonne, veste en cuir et jean délavé, et deux majeurs qu’elle brandit plus qu’à son tour.
Pour autant, si Brian M. Bendis, le créateur de la BD, développe un propos féministe pour l’époque (« Je ne suis pas une foutue demoiselle en détresse », s’exclame Jessica dans ses cases), il rechigne aussi à aborder des sujets identifiés comme tabous.
À commencer par le viol, élément central dans la série. Esclave lobotomisée de Killgrave, Jessica est décrite comme survivante d’abus, mais n’aurait jamais été abusée sexuellement, à lire la trame d’Alias. Un tour de passe-passe qui permettrait de lui garantir une romance hétérosexuelle bizarrement conformiste, dans une œuvre à la tonalité punk.
« Ce choix scénaristique permet à [son copain] Luke d’être rassuré quant à l’intégrité physique de sa maîtresse (et d’accepter sa paternité inattendue) et, surtout, de soigneusement éviter de parler de viol, dans un comics, certes plus naturaliste que d’autres, mais qui joue plutôt la carte conservatrice en ce qui concerne les rapports genrés », analysent ainsi Mélanie Boissonneau et Laurent Jullier, auteurs d’un article universitaire sur le personnage 1.
Killgrave, l’incarnation du compagnon toxique et prédateur sexuel
Au contraire, le show de Netflix, diffusée en trois saisons entre 2015 et 2019, a accompagné l’explosion du mouvement MeToo. Là où Alias a toujours été écrit par des hommes, Jessica Jones a été confiée à une scénariste, Melissa Rosenberg. De manière très explicite, le pouvoir de Killgrave sous sa plume consiste à changer tous les non en oui – c’est-à-dire à manipuler et à enjamber le consentement de ses victimes.
Il est dit à plusieurs reprises que Killgrave (terrifiante performance de l’acteur David Tennant) est un violeur qui n’accepte pas qu’on lui résiste. Mais, sincèrement amoureux de Jessica, persuadé de devoir la contrôler « pour son bien », dit-il, et pour la sauver d’elle-même, il coche autant la case du compagnon toxique qui met sa partenaire sous emprise que celle du prédateur en série.
En bref, Killgrave version Netflix incarne le patriarcat dans la diversité de ses modes opératoires, le « continuum des violences » à lui tout seul. Libérée, Jessica ne doit pas seulement fuir, mais dépasser son statut de victime pour l’éliminer et éviter qu’il ne soumette d’autres femmes.
Marvel oblige, cela passera par des uppercuts et des vertèbres brisées. Mais comics et série ont aussi en commun d’opposer, à divers degrés, une sonorité puissante à des relations hommes-femmes toujours déséquilibrées.
Dans la BD, c’est par l’entremise de l’héroïne Jean Grey que Jessica sera libérée du pouvoir de son bourreau, quand la version Netflix creuse sa relation avec son amie Trish Walker, elle-même rescapée de l’emprise d’une mère abusive. De quoi ouvrir une autre porte : celle des violences intrafamiliales et de l’inceste.
- Dans le Super-héros à l’écran. Mutations, transformations, évolutions, sous la direction d’Élie Yazbek, Éditions Orizons, 2017 ↩︎
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