Guinée : face à un Doumbouya tout-puissant, les opposants réduits à la peur et au silence

Un mandat de sept ans pour le président, une Cour spéciale de justice de la République, un Sénat… Le projet de Constitution remis au président guinéen Mamadi Doumbouya lundi 30 juin instaure quelques nouveautés, sans pour autant dire explicitement si celui qui a renversé Alpha Condé lors du coup d’Etat 5 septembre 2021 pourra être candidat. Le texte doit être soumis au référendum en septembre. 

La charte de transition établie au lendemain du coup d’Etat imposait qu'aucun membre de la junte, du gouvernement ou responsable des institutions de transition ne pourrait se présenter aux élections. Mais depuis des mois, les appels à la candidature du général Doumbouya se multiplient, alors que le militaire est, en quatre ans, devenu omniprésent en Guinée. Omnipotent, disent ses détracteurs. Dans la nouvelle émission des Observateurs du 5 juillet (voir la vidéo en tête de cet article), ils dénoncent un régime qui empêche toute contestation.

Manifestations “pour la continuité”

“On ne pouvait pas faire deux mètres dans Conakry sans voir un de ces portraits”, dénonce un journaliste, qui a requis l'anonymat. Jusqu’au printemps 2025, des centaines d’affiches à l’effigie du général Doumbouya ornaient les rues de la capitale guinéenne, tout comme d’autres villes.

Succession de portraits de Mamadi Doumbouya sur une artère de Nzérokoré, en Guinée forestière.

Elles étaient financées et accrochées par divers groupes de soutien au président guinéen, mais suscitaient de plus en plus de railleries, notamment sur les réseaux sociaux. A Conakry, les autorités en ont finalement décroché la plupart en mai. Ce retrait massif  des portraits se justifie “dans un contexte où le culte de la personnalité a parfois fragilisé nos institutions, ce choix traduit une volonté claire de rupture” selon Ousmane Gaoual Diallo, porte-parole du gouvernement guinéen joint par la rédaction des Observateurs de France 24. 

“C’est pour mieux faire de la place aux affiches promouvant le recensement, en vue du référendum et de l’élection présidentielle” annoncés pour la fin de l’année, persifle un activiste, qui note que sur certaines de ces affiches, le slogan “Ka Doumbouya fo ka, Doumbouya ké”, qui signifie “Doumbouya a dit, Doumbouya a fait”, est en bonne place.

En fond de cette vidéo, une affiche promouvant le recensement de la population.

Quand ils n’accrochent pas des affiches saluant les “réalisations” du général, les groupes de soutien, menés par des activistes, des hauts fonctionnaires, des personnalités politiques ou religieuses, n’hésitent pas à organiser des manifestations “pour la continuité”. Comprendre : pour que Mamadi Doumbouya reste au pouvoir. Ces processions font elles aussi grincer des dents… alors que toute manifestation est interdite depuis mai 2022. 

“On oblige les citoyens à venir à ces manifestations en leur donnant cinq euros”

Pour notre Observateur Alseny Farinta Camara, directeur de l’ONG anticorruption Renade, elles démontrent un changement de stratégie des soutiens de la junte, à la suite du drame de Nzérékoré : le 1er décembre 2024, une bousculade lors d’un tournoi de football, organisé par et en l'honneur de la junte et de son leader, a fait  56 morts selon le bilan officiel, plus de 140 selon les défenseurs des droits humains de la région. Des officiels sont accusés d’avoir percuté des spectateurs dans leur fuite. 

Après Nzérékoré, le gouvernement a changé de stratégie pour mobiliser les acteurs politiques, les artistes, les chefs religieux en faveur du général Doumbouya, incitant chacun, dans sa préfecture, dans sa région, à organiser des marches dites “de la paix et de l'unité nationale.

Sur la base des informations que nous avons reçues, ces manifestations de soutien reçoivent des fonds venant de l'administration publique. On oblige les citoyens à venir à ces manifestations en leur donnant des t-shirts et une somme de 50 000 francs guinéens, ce qui représente 5 euros.

Vincent Foucher, chercheur au CNRS, spécialiste de l’Afrique de l’Ouest, précise : “Tous les hommes d'affaires, tous les gens qui étaient des bailleurs du RPG [le parti d’Alpha Condé précédemment au pouvoir, NDLR] participent au financement de ces cérémonies, matchs de football et autres concerts ou chants traditionnels en l'honneur de Doumbouya. C’est une façon de faire oublier le fait qu'ils ont été très associés au régime précédent”.

Ousmane Gaoual Diallo rétorque que “le gouvernement n’a ni organisé, ni financé ces manifestations”. Selon lui, “ces accusations visent à délégitimer l’engagement sincère de nombreux Guinéens” en soutien à la junte. 

Une voiture offre en échange du soutien à Doumbouya ?

En bientôt quatre ans, la junte a en tout cas su enrôler nombre de soutiens. Le gouvernement actuel est dirigé par Bah Oury, issu de l’UFDG, le parti de Cellou Dalein Diallo, opposant à l'ancien président Alpha Condé et de la junte. Plusieurs cadres de ce parti en ont été exclus pour avoir affiché leur soutien aux nouvelles autorités. De même pour des cadres du parti d’Alpha Condé, l’ancien président, aujourd'hui en exil. Vincent Foucher explique : “Dans les grands partis, il y a toujours des factions un peu perdantes ou marginalisées, et la junte est une chance pour des gens qui étaient dans ces factions de se faire valoir. Il y a des gens qui se disent : au fond, cette junte, elle est incontournable, elle a besoin de partenaires civils et politiques, on peut y aller pour essayer de la mener dans une direction meilleure ou moins pire”.

Outre les politiques, des activistes et des journalistes ont aussi rejoint l’exécutif. Alseny Farinta Camara dénonce : 

Aboubacar Condé, Lamine Mognouma Cissé, qui hier dirigeaient un média critique, Djoma Media, aujourd'hui se retrouvent à gérer une plateforme [de communication] Guinée GOUV )  du gouvernement. Le ministre de la Culture, Moussa Moïse Fila, c’était un journaliste très critique vis-à-vis du régime d’Alpha Condé et même des débuts de CNRD [Comité national pour le redressement de développement, nom officiel de la junte, NDLR]. 

Contactés par notre rédaction, les trois journalistes ont répondu. Aboubacar Condé rétorque qu’il “ne fait pas partie du gouvernement” : “Je suis coordinateur d'un service qui s'occupe de la production sur les réalisations faites par les autorités,” précise-t-il. Lamine Mognouma Cissé répond : “Je suis toujours journaliste. C’est pourquoi je me bats au quotidien pour exercer mon métier, à travers mon site mosaiqueguinee.com, mon magazine économique Émergence, et le journal hebdomadaire Le Punch”. Le ministre de la Culture, Moussa Moïse Sylla, assure pour sa part avoir “librement choisi, après dix années d’engagement dans la presse, de mettre [son] expérience au service de la République aux côtés du Président Mamadi Doumbouya”. 

La junte a su enrôler d’anciens opposants, mais elle cherche aussi des relais d’opinion dans tous les secteurs. Et pour cela, elle n’hésite pas à offrir des rétributions matérielles à ceux qui affichent leur soutien, et elle ne s’en cache pas. En mai, des religieux des villes de Boké et de  Kamsar  se sont vus offrir des voitures par l’exécutif, au nom du président. Des chanteurs, comme Singleton, Oudy Ier, Camara Mousto, Johanna Barry, qui affichent tous des centaines de milliers d’abonnés sur les réseaux sociaux, se sont ces derniers mois pris en photo avec d’imposantes voitures, en remerciant le président Doumbouya pour sa générosité. 

Le chanteur Oudy 1er pose avec le véhicule qui lui a offert le président doumbouya, en mars 2025.

Derrière, chacun y est allé de sa chanson de louanges. 

Chanson de Johanna Barry en soutien au CNRD.

Le soutien le plus médiatique enregistré par le président Doumbouya est sans doute celui du rappeur franco-guinéen Black M. L’ancien de Sexion d’Assaut s’affiche aux côtés du président et a composé une chanson sur le projet minier Simandou 2040. Il n’a pas donné suite à nos questions lui demandant s’il était rétribué pour ce soutien.  

Des disparitions d’opposants imputées à la junte 

Les opposants qui ont refusé de collaborer avec la junte sont pour beaucoup en exil, ou contraints de se taire. En 2024, la junte a définitivement interdit d’émettre à six radios et télévisions, dont les très suivies Espace TV et Djoma médias. Un journaliste, sous couvert d'anonymat, confie s’autocensurer : 

C'est très compliqué de ne pas pouvoir exercer un métier tel qu'il se doit, et c'est très culpabilisant. Il y a des articles parfois que nous rédigeons sous pseudo. Parfois on ne publie rien mais on continue de documenter ce qui se passe. On peut le mettre sur nos sites sans le rendre public, parce qu’un jour viendra où nous le rendrons public.

Questionné sur l’impact de ces fermetures de médias en vue des élections à venir, le gouvernement répond à France 24 être “favorable à une couverture électorale pluraliste, tant que les règles en vigueur sont respectées”, et que la liberté d’informer “suppose aussi un minimum de rigueur, d’équité et de respect du cadre légal.”

“Qui s’oppose vraiment à Mamadi Doumbouya ?” se demandait il y a peu le magazine Jeune Afrique, listant les ralliements mais aussi…les disparitions d’opposants. Depuis un an, six hommes ont été enlevés. Le 9 juillet 2024, Mamadou Billo Bah et Oumar Sylla, alias Foniké Mengué, sont les deux premiers à disparaître. Ils sont membres du FNDC (Forum national pour la défense de la Constitution), une coalition d’ONG, érigée lors de la contestation contre le troisième mandat d’Alpha Condé. En octobre 2024, c’est Saadou Nimaga, ancien secrétaire général du ministère des Mines et de la Géologie, puis en décembre le journaliste Habib Marouane Camara, qui à leur tour disparaissent. 

Six hommes ont été enlevés en Guinée depuis juillet 2024.
Six hommes ont été enlevés en Guinée depuis juillet 2024. © France 24

En février 2025, l’opposant Abdoul Sacko est enlevé chez lui : les vidéos de son domicile montre le plafond de sa terrasse défoncé, c’est par là que sont entrés ses ravisseurs assurent les témoins. Le 20 juin, c’est l’avocat Mohamed Traoré qui disparait. 

Abdoul Sacko et Mohamed Traoré ont été relâchés le lendemain de leur enlèvement, retrouvés couverts de blessures et de traces de torture. Il n’y a, depuis le jour de leur enlèvement, aucune information concernant les quatre autres hommes disparus. 

Des témoins ou les proches des personnes enlevées racontent des procédés similaires, évoquant pour plusieurs d’entre eux la présence d’hommes en uniforme de gendarmerie lors des enlèvements : “Un pick up de la gendarmerie a fait irruption devant son véhicule, l'a intercepté. Des gendarmes sont descendus et donc ont cassé le pare-brise de son véhicule. (...) Ils l’ont  tabassé à coups de matraque. Ils l'ont assommé. Ils l'ont enlevé dans un état d'inconscience, selon en tout cas les explications des témoins de la scène” rapporte  Alpha Madiou Bah, collègue d’Habib Marouane Camara au périodique Le Révélateur. L’épouse du journaliste, enceinte lors de son enlèvement, continue aujourd’hui de se mobiliser pour sa libération. 

Les autorités assurent n’être pour rien dans ces enlèvements. Ousmane Gaoual Diallo nous répond ainsi : “Le gouvernement a demandé que la justice fasse toute la lumière, dans un cadre strictement légal. Aucune structure étatique n’a été mandatée ni impliquée dans de tels actes. Nous n’avons aucun intérêt, ni politique, ni institutionnel, à ce que de telles situations se produisent. Le respect des droits humains et de la dignité de chacun reste au cœur de notre engagement. Nous voulons la vérité, comme les familles, et nous ferons tout pour qu’elle émerge.”

“Avec un petit groupe, nous avons développé un cercle de confiance”

Dans l’émission des Observateurs, Lansana (pseudonyme), un activiste qui se dit lui-même menacé d'enlèvement, raconte comment il a adapté son quotidien face à la menace :  

Avec un petit groupe, nous avons développé un cercle de confiance. Quand tu te déplaces, tu informes que tu es à X endroit, tu précises qui tu rencontres et la période de rencontre, et quand tu quittes le rendez-vous, tu informes aussi que tu n'es plus au rendez-vous, mais que tu as emprunté tel trajet. Si tu es dans un taxi ou taxi moto, tu donnes la plaque d'immatriculation, voire même tu photographies le conducteur et tu envoies la photo à ton groupe, comme ça, si quelque chose arrive, ils savent où tu étais, quel déplacement tu as fait. Le but c'est véritablement de s'assurer la de la dernière position de la personne et avec qui elle était, à partir de là, ça permet de mener des investigations . 

Mamadi Doumbouya esquisse quelques pas de danse, le 8 juin 2025, dans sa ville natale de Kankan.

Les activistes dénoncent une “politique de la terreur”. Vincent Foucher analyse : “Ces disparitions, c'est une façon de geler le débat de manière extrêmement radicale. On peut reprocher beaucoup de choses au régime d’Alpha Condé, mais là on atteint tout de même un niveau de pression tout à fait inédit. Si on peut disparaître comme ça, sans nouvelles, qui va prendre le risque de s'opposer à un régime ? Qui est capable de faire ça ?”

Lors de sa prise de pouvoir, la junte avait annoncé une transition de trois ans. Les délais ont été dépassés. Si le référendum sur la Constitution est prévu pour septembre, c’est vers l’élection présidentielle que tous les regards sont tournés. Bien qu’il reste silencieux sur le sujet, ses soutiens, comme ses opposants n‘ont aucun doute sur le fait Mamadi Doumbouya sera candidat, et l’emportera.

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